Open Space, par Christophe Ono-dit-Biot

Extrait de The Red Bulletin, par Christophe Ono-dit-Biot.


Je suis dans l’avion. Au milieu des nuages qui ressemblent à des flocons de mousse à raser dans l’eau du lavabo. Quand je me rase, c’est-à dire rarement, quelques millimètres de poil  sur la peau constituent un rempart non négligeable contre les agressions chimiques liées à la pollution, autant qu’un avertissement lancé à tous: l’homme d’aujourd’hui n’est pas qu’un gibier d’open space, c’est aussi un animal.

Grrrrrrrr.

Mais cette fois, on ne voit pas le bord du lavabo, et l’eau pour une fois est bleu lagon. Sous mes pieds la baie des Anges, French Riviera comme disent les américaines aux lèvres de mérou qui somnolent, ivres de xanax, dans leurs fauteuils inclinés. Le mot ange me donne envie d’effectuer un saut? Comme Felix Baumgartner. J’atterrirais dans la Méditerranée. La fraîcheur me saisirait un peu, et puis le bien-être prendrait le dessus. Je nagerais jusqu’à la rive où les filles se prélassent en pianotant de leur à l’ongle peint sur leur Smartphone à coque customisée. Envoyant des tweets sans importance ou des sms salaces à leur petit ami déjà en érection. Oh…et puis non. Pas envie de faire un saut, pas envie de toucher terre. Rembobinons: je sors de l’écume et je gravis rapidement les étages du ciel, je retrouve mon siège 1A et la vodka qui va avec.

C’est bien. Dans le hublot, les nuages ont maintenant pris des formes de langues fluides sans bouche pour les tenir. Livrées à elles-même. Des linguine célestes un peu effilochées. Nice est dépassé, c’est déjà l’Italie. Les Alpes ressemblent à la chantilly des pêches melba de mes vacances d’enfant sage au Cap Fréhel. J’ai pris de la hauteur, je suis dans le ciel et je regarde la terre. Il n’y a pas que Yann Arthus-Bertrand qui en a le droit. Je regarde ma vie, aussi, les amas de soucis qu j’y ai laissés, les plaisirs potentiels qui m’échappent, et ceux que j’ai pris, car je ne laisse pas toujours ma part au chat. Je regarde ma vie, et si je ne le fais pas au mois d’Août, alors autant laisser tomber et se perdre pour de bon dans le vertige perpétuel où nous vivons déjà: réunions en rafale, décisions en piqué, catapultage d’agendas, bombardements de chiffres, même plus le temps d’aller pisser.

Vous n’avez pas encore vu Cosmopolis? L’histoire de ce jeune homme très occupé qui s’est enfermé dans une limousine « proustée » ( c’est à dire insonorisée comme la chambre de Proust, qu’il avait tapissée de liège), indifférent à tout, absorbé dans un flux d’information, et circulant sans but ou presque dans une ville aussi métallique que lui? Ne le loupez pas car ce que vous verrez vous donnera peut-être envie de réfléchir à ce que nous vies hâtives sont devenues. Et de prendre de la hauteur.

Le mois d’août sert à cela. Remettre nos existences en perspective. Ce n’est pas un vain mot, la perspective. On nous répète à longueur d’année qu’il faudrait tout regarder en face. comme le torero, à genoux dans le sable, fixe le taureau qui s’élance comme une bombe de nerfs et de muscles par les portes du toril. Mais voilà, nous ne sommes pas des toreros. Et d’abord les toreros n’affrontent pas tout le temps des taureaux. Ils savent aussi s’arrêter. Ou parfois, le taureau les arrête. Et ça fait mal.

Est-ce cela que nous voulons? Non. alors prenons de la hauteur. En avion, j’ai l’impression que les choses qui pèsent restent à terre pendant que je m’envole. Ca doit être ça la gravité. Est-ce que je ne pèse rien, donc? Non, en avion on ne pèse rien. Un hublot qui éclate et vous vérifierez. On est peu de choses.

On est peu de choses mais on a le mois d’août. Et cette sensation de liberté dont on jouit dans les airs. Partance, exil, fuite, vacance. Vacance veut dire vide. Et un peu de vide est parfois bienvenu. Il faut du vide pour que les rêves entrent en nous. Par le hublot, déploiement de paysages lumineux. Est-ce la Sicile, en bas, ou la côte amalfitaine? Non, ce n’est même plus l’Italie. La Grèce? La Turquie, l’Inde, une aube laiteuse sur Singapour? Oh, je suis bien! Pourquoi atterrir? Je ne pèse rien. Je suis un ange « Être ange, c’est étrange », disait l’autre. Peut-être, mais c’est ça que je veux.

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