Palo Alto, la Mecque high-tech

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Extrait de M le magazine du Monde,

par Samuel Blumenfeld, photos McNair Evans.

IL Y A ENCORE QUELQUES MOIS, À PALO ALTO, TOUT CONVERGEAIT VERS LA RÉSIDENCE DE STEVE JOBS, au 2101 Waverley Avenue. Les habitants de cette ville située au sud de San Francisco allumaient des cierges dans ce qui ressemblait à un mausolée improvisé, écrivaient des messages sur le trottoir, déposaient des pommes et se recueillaient devant le portrait de leur héros, mort le 5 octobre 2011. Aux autochtones se sont substitués des touristes du monde entier, transformant le fondateur d’Apple en rock-star prête à rejoindre Jim Morrison et John Lennon au panthéon informel de ceux qui ont disparu trop tôt.

Dans toute autre ville que Palo Alto, la demeure serait restée en l’état, figée, pour se transformer en musée sauvage. Mais ici les patrons et inventeurs de la nouvelle technologie vont et passent. Même Steve Jobs. C’est la première chose que celui-ci avait expliquée aux employés d’Apple lors de son retour, en 1997, dans l’entreprise qu’il avait fondée, puis quittée après avoir perdu le pouvoir en 1985 : ne jamais se préoccuper du passé, toujours regarder devant, là où les choses se passent. Sa demeure n’échappera donc pas à cette règle. Le futur importe davantage que les lieux de mémoire. Surtout à Palo Alto, temple de la high-tech.

RIEN NE DESTINAIT PARTICULIÈREMENT CETTE MUNICIPALITÉ CALIFORNIENNE DE 60 000 HABITANTS, l’une des plus riches des Etats-Unis, à devenir le centre névralgique de la Silicon Valley. Le hasard fait remonter ses fortunes à la dernière guerre. En 1941, conflit mondial oblige, le gouvernement américain met tout en oeuvre pour décrypter les systèmes de radars allemands. Washington monte même une équipe de 850 universitaires et militaires chargés de conduire leurs recherches dans le plus grand secret. Cette équipe, qui devait à l’origine travailler à Harvard, la prestigieuse université de la Côte est, située à Boston, a pour chef d’unité Frederick Terman. Professeur d’électronique à Stanford, il propose de rapatrier l’équipe à Palo Alto juste à côté de l’université. D’autres chercheurs rejoignent le projet, donnant naissance, sans le savoir, à la Silicon Valley. Frederick Terman pousse même deux de ses anciens étudiants, qui bidouillent des transistors, à créer leur entreprise. Ils s’appellent Bill Hewlett et David Packard. Palo Alto abrite d’ailleurs toujours les quartiers généraux de Hewlett-Packard. La ville en a depuis accueilli d’autres, ceux de Facebook notamment. Aux alentours se déploient les bureaux d’Apple, à Cupertino, et l’empire Google, à Mountain View. L’importance de la ville et son rôle symbolique, elle qui ne connaît que la croissance dans une Amérique pourtant toujours en crise économique, n’a pas échappé aux politiques. Lorsque le président Barack Obama a annoncé, en mai, qu’il briguerait un second mandat à la Maison Blanche, il l’a fait depuis les locaux de Facebook, la compagnie dirigée par Mark Zuckerberg.

Au 2101 Waverley Avenue, des passants s’arrêtent encore. Environ une centaine par jour. Le rituel est immuable : le conducteur sort de sa voiture, prend quelques photos, malgré la déception qui se lit sur son visage. Comme pour mieux faire passer le message d’un temps qui file ici plus vite qu’ailleurs, l’ancienne demeure de Steve Jobs est en travaux, cerclée de barrières qui empêchent même de deviner la disposition des lieux. Mais elle ne ressemble en rien à la maison d’un nabab. C’est davantage la résidence d’un homme qui, selon ses propres termes, voulait « vivre dans un endroit où les enfants pourraient aller voir leurs amis à pied ». Si discrète que Bill Gates, qui, en 1991, au moment où son alter ego d’Apple s’installait à Palo Alto avec femme et enfants, se faisait construire un manoir de 5 000 mètres carrés dans les environs de Seattle, s’était exclamé : « Vous vivez tous ici ? » .Steve Jobs n’avait ni garde du corps ni domestiques. La porte du jardin restait même ouverte en permanence. Aussi modeste soit-elle, sa maison se situe tout de même dans le quartier résidentiel du vieux Palo Alto, qui abrite la fine fleur des nouvelles technologies. On y croise Mark Zuckerberg, Larry Page (Google), Marc Andreessen (Netscape), Larry Ellison (Oracle), Leo Apotheker (Hewlett-Packard) ou encore Gordon Moore. Le cofondateur d’Intel, premier fabricant mondial de microprocesseurs, est plus connu encore pour avoir publié la fameuse loi de Moore, qui prévoyait, dès 1975, que le nombre de transistors d’un microprocesseur doublerait tous les deux ans. Une théorie qui s’est vérifiée depuis même si la miniaturisation de l’informatique qui en découle devrait atteindre ses limites autour de 2017, lorsque les transistors auront atteint la taille d’un atome. Mais cela aussi, Moore l’avait prévu.

POUR CROISER TOUS CES GÉNIES DES NOUVELLES TECHNOLOGIES, inutile de frapper à la porte de leur bureau. Il suffit de se rendre au Stanford Theatre, une superbe salle de répertoire, subventionnée par la Fondation Hewlett-Packard, où sont le plus souvent programmées des comédies musicales. A cinq cents mètres de la maison de Steve Jobs, on peut, comme il en avait l’habitude, faire ses courses au Whole Foods Market Center, un temple bio grand comme Le Bon Marché à Paris.

C’est d’ailleurs sur le parking de cette grande surface que l’on a entendu Steve Jobs, encore au volant de sa voiture, hurler au téléphone : « Non, putain ! Bleu ! Assez ! » C’était en 1988, un moment historique dans l’histoire de la compagnie alors au bord de la banqueroute, juste avant le lancement de l’iMac, au design révolutionnaire et à l’inhabituelle couleur… bleue. L’ordinateur en question est désormais exposé au Musée de l’histoire de l’ordinateur, à Mountain View. Un dépliant propose même aux visiteurs de se concentrer sur les seuls endroits du musée consacrés à Apple et à son fondateur. Mais même là, le culte de la personnalité a ses limites. Dans la boutique du musée passe en boucle le documentaire Steve Jobs, One Last Thing, diffusé en novembre 2011 sur la chaîne publique américaine PBS. Des fauteuils ont été installés pour le confort du spectateur. Mais cette fois, on n’est plus dans l’image pieuse. Steve Jobs est décrit comme un homme d’affaires impitoyable, violent, prêt à recourir au chantage. Tout sauf une statue de commandeur.

POUR CROISER LE GRATIN DE LA HIGH-TECH, ON PEUT AUSSI ALLER DÎNER CHEZ BUCK’S, un restaurant de Woodside, une ville voisine. A condition d’avoir réservé longtemps à l’avance. Son fondateur, Jamis McNiven, le fils d’un militaire stationné à Berkeley, n’imaginait sans doute pas que le XXIe siècle serait en partie conçu sur les tables de son modeste restaurant. C’est ici que Netscape, Hotmail et PayPal ont été mis au point. Parmi les clients réguliers, Larry Ellison, cofondateur d’Oracle, Sergey Brin, celui de Google, Scott McNealy (Sun Microsystems) et John Doerr. Cet ancien d’Intel a joué un rôle-clé dans l’histoire de la Silicon Valley en finançant des start-up comme Amazon et Google. « Je n’aurais jamais imaginé un truc pareil, reconnaît le patron de Buck’s. Le secteur de la high-tech continue d’être en plein boom et mon chiffre d’affaires se porte bien, même s’il y a des limites évidentes : ce qu’il est possible de consommer. Mes clients peuvent manger, mais ne peuvent pas se goinfrer ! »

A une dizaine de kilomètres de Palo Alto, d’autres pèlerins se précipitent au 2066 Crist Drive, à Los Altos. C’est dans le garage de cette maison où il avait emménagé en 1967 que Steve Jobs a fondé Apple, avec son camarade Steve Wozniak. Ici aussi, le rituel se reproduit. Des voitures s’arrêtent, les occupants sortent, appareil photo en main, et immortalisent la porte du garage, comme s’il s’agissait d’un passage secret. Ce garage, déjà passé à la postérité, connaît même les faveurs du grand écran. Il vient d’être reconstitué en studio pour les besoins d’un biopic actuellement en tournage, sobrement intitulé Jobs, avec Ashton Kutcher dans le rôle-titre. Un autre film devrait bientôt mettre en scène le fondateur d’Apple. Adapté de la biographie best-seller de Walter Isaacson, il n’a pas encore de réalisateur. Mais Aaron Sorkin, le créateur d’A la Maison Blanche et auteur de The Social Network, film consacré à la naissance de Facebook, est en train d’en achever le scénario.

LES DEUX STEVE, JOBS ET WOZNIAK, AVAIENT VENDU LEUR PREMIER APPLE EN 1976, à une boutique d’informatique de Mountain View, The Byte Shop. On s’attend à retrouver la boutique, transformée – pourquoi pas ? – en Apple Store. Il n’en est rien. Située dans un quartier pas très bien fréquenté, elle a depuis été remplacée par un sex-shop. Ses tenanciers ignorent toute l’histoire et en sourient, même si Apple, et la technologie démocratisée par son créateur, sont, entre autres, à l’origine des difficultés que rencontrent les malheureux propriétaires du lieu. Les clients n’achètent plus leurs films, ils les téléchargent. Bientôt, le sex-shop fermera. Avant la fin programmée, ils tentent de rester en vie. Il leur faut pour cela survivre aux vols à main armée. Deux en 2011. Un chiffre considérable, surtout dans cette région, la San Francisco Bay Area, l’une des plus riches des Etats-Unis, qui ignore la délinquance et toute forme de crime organisé. Durant le dernier cambriolage, deux hommes masqués en noir les ont menacés d’un pistolet. Ils ont ignoré les DVD, revues et autres accessoires pour ne dérober qu’un portable. Un iPhone, évidemment.

 

Carnet d’adresses:

Y Aller. Vols ParisSan Francisco à partir de 719 € sur Air France (www.airfrance.fr). Palo Alto se situe à 35 km au sud de l’aéroport et des bus assurent la liaison 24 heures sur 24. www.samtrans.com

Se loger. Stanford Terrace Inn (531 Stanford Avenue, Palo Alto) est un hôtel assez central, cher comme tous les hôtels acceptables de la région, mais proche de l’université. www.stanford terraceinn.com

Découvrir:

Stanford Theatre (221 University Avenue, Palo Alto) est l’une des plus belles salles de cinéma des Etats-Unis. www.stanfordtheatre.org

Le Computer Museum History Center (1401 North Shoreline Boulevard, Mountain View) retrace l’histoire des inventions et des personnalités de la Silicon Valley, et expose des pièces rares. www. computerhistory.org

Se restaurer. Le Buck’s (3062 Woodside Road, Woodside), un délicatessen au décor criard (photo ci-dessus), est le spot où se retrouvent les patrons de la Silicon Valley. www.bucks woodside.com

Le Whole Foods Market Center (774 Emerson Street, Palo Alto) propose des produits bio de qualité exceptionnelle… à des prix très élevés.

 

 

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