Pour l’amour de Jeannie

Sophia Aram, Pour l"amour de Jeannie

 

Par Sophia Aram, chronique du Monde du 18 février 2012.

 

J’aimerais prendre la défense d’un homme que tout accable. Un homme jeté à la vindicte populaire à un âge auquel un préretraité aspirerait plutôt à partager son temps entre la fabrication artisanale de confitures de mûres et des parties de scrabble.

Alors oui, bien sûr, à vos yeux, Patrice a avoué, Patrice es coupable. Coupable d’avoir acheté de l’EPO. Coupable d’en avoir consommé. Mais, comme si cela ne suffisait pas, Patrice est également coupable de ternir la réputation d’une icône, tant il suspecté d’en avoir fourni à son épouse: Jeannie.

Dans les lignes qui vont suivre, vous ne trouverez pas la preuve matérielle de son innocence. Non. En revanche, je vous apporterai les éléments pour le comprendre, le soutenir et lui accorder la compassion qu’un honnête citoyen se doit d’accorder à toute victime.

Ce matin-là, comme tous les jours, Patrice tourne péniblement sa cuillère trop lourde dans son bol de Ricorée tiède. En regardant Télématin, il rêvasse devant les publicités pour la baignoire à porte et le remonte-escalier mécanique. Il bâille. Et, comme tous les matins, la sirène installée par sa femme retentit.

Patrice court se doucher, enfile son jogging et se précipite à la salle de sport pour prendre place sur le rameur biplace. Avec la précision d’une montre suisse, Jeannie le rejoint après son marathon matinal. Il évite son regard tout en égrenant un décompte fictif, destiné à rassurer son épouse sur son état de santé: 6998, 6999, 7000…

Elle le regarde terminer, pleine d’admiration. Essuyant d’un revers de manche les gouttes d’eau thermale qui perlent sur son front, Patrice lui demande comment s’est passée sa matinée. Jeannie lui répond qu’elle a de plus en plus de mal à tenir l’effort. Elle regrette de n’avoir plus la ressource nécessaire pour terminer le Mont Ventoux en roue arrière. Elle partage son angoisse face à la vieillesse. Patrice: « Allez, viens, on va se faire une orange pressée. Tu l’as bien méritée. »

Jeannie: « Tout à l’heure, après ma séance. »

La séance, Patrice la connait. Deux heures de rameur, deux heures de marcheur, haltères-une petite tonne de fonte-, quelques étirements, une douche, et puis l’amour. L’amour, pendant des heures. Debout, assis, couché, sur le canapé, accroché aux rideaux, sur l’établi, la machine à laver en mode essorage rapide et, enfin… un petit verre de jus d’orange.

vous devez mesurer que l’effort produit par cet homme en une journée correspond à celui d’un sportif de haut niveau en un mois de stage de remise en forme à Font-Romeu.

Alors oui. Discrètement, quotidiennement, Patrice absorbe sa dose d’EPO. Pourquoi? Pour continuer à vivre, tout simplement. Pour continuer d’exister dans le regard de sa femme. Et puis pour oublier. Oublier ce jour où il avait trouvé Jeannie dans la cuisine, portant le frigo d’une main et la gazinière de l’autre. « Mais qu’est-ce que tu fais?, lui avait-il demandé.

-Rien, j’ai fait tomber une pièce en dessous, et je ne la retrouve pas. »

Et c’est là que, mécaniquement, il lui avait tendu les bras pour la soulager, avant de finir écrasé sous son électroménager.

Alors oui, bien sûr, Patrice est coupable. Coupable parce qu’il a avoué. Mais, à mes yeux, il est surtout coupable d’aimer une femme pas tout à fait comme les autres.

 

 

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