Pour le meilleur et pour le Pirée

Ils sont rentrés au moment où beaucoup d’autres veulent prendre le chemin de l’exil. Electre, Kyriaki, Vassilis ou Elena étaient partis, heureux comme Ulysse, pour de longs voyages, de longues études. Ils ont commencé à travailler dans un autre pays, sont restés trois, douze, vingt ans… Puis ont décidé de revenir à Ithaque, alors que le pays s’enfonçait dans la crise. Combien sont-ils comme eux ? Impossible, pour le moment, de quantifier ceux qui partent ; encore moins ceux – moins nombreux – qui reviennent. Et si la Grèce a toujours été une terre d’émigration, les étudiants partant pour revenir « plein d’usage et raison » comme disait Du Bellay, cette fois, le retour a une autre teinte.
L’une est députée, l’autre chômeuse. Celui-ci combat le capitalisme, celle-là est contente de retrouver l’esprit de liberté des Grecs… Pour ceux qui ont pris le chemin du retour, l’atterrissage n’est pas toujours facile. Comment renoue-t-on avec son pays des années après ? Passée la joie de retrouver le soleil et la mer, l’adaptation est parfois cruelle. L’une se fait klaxonner parce qu’elle s’arrête aux feux orange, l’autre ne supporte pas la pesanteur « tragique » de l’administration. Et puis il y a cette crise, difficile à vivre à distance, mais tellement dure à subir sur place.
Ces nouveaux (re)venus évoquent le « nuage pesant » qui plane sur le pays, la montée du chômage et l’augmentation de la pauvreté. Ils sont si habitués enFrance ou aux Etats-Unis à voir de nombreux SDF, qu’il leur a fallu un moment avant de se rendre compte que ces SDF n’existaient pas en Grèce avant la crise. Depuis avril 2010, les plans d’austérité se succèdent, plongeant le pays dans la récession. Et même si depuis une dizaine de jours, le spectre d’une faillite désordonnée est désormais écarté, certains ont peur d’être obligés de repartir et le vivent mal. Mais ils veulent s’accrocher et cherchent des signes positifs dans la noirceur de la crise, voyant de nouvelles solidarités, de nouveaux modes deconsommation se mettre en place. Electre Petropoulou en est sûre, comme elle, d’autres Grecs reviendront, « pour apporter quelque chose à la Grèce ».

ELECTRE PETROPOULOU, 49 ANS, TRADUCTRICE , Eirini Vorloumis pour M Le magazine du Monde

ELECTRE PETROPOULOU, 49 ANS, TRADUCTRICE
« On est en train de retrouver la fonction de l’agora antique »

En 2010, Electre Petropoulou ne pouvait plus supporter de vivre la crise grecque à distance. Elle jugeait les informations caricaturales et les coups de téléphone à Athènes ne lui suffisaient plus. « Je ne voulais pas devenir une immigrée de luxe à Paris, pendant que mon pays souffrait. » Elle vivait depuis près de vingt ans en France et pensait, depuis quelque temps, à rentrer, pour transmettre à sa fille « une partie de son identité grecque ». C’est pourtant bien la crise qui fut l’élément déclencheur.
Elle revient à Athènes durant l’été 2010. Son idée : créer une maison d’édition avec des amis. Si elle n’a pas renoncé à son projet, les temps sont difficiles et en attendant, elle vit de ses traductions. « J’étais très contente d’être revenue, deretrouver le soleil et la lumière, qui sont indispensables à la vie d’un Grec. Et je le suis toujours. C’est vrai que la vie est devenue très dure. Les gens sont sombres, ils sont pris dans leurs problèmes. Mais il y a un esprit de liberté très fort en Grèce. C’est d’ailleurs un prénom (Eleutheria au féminin ou Eleutherios au masculin). Et une façon d’être. » En juin 2011, Electre a participé aux réunions des« indignés ». Elle ne va pas à toutes les manifestations, mais aux plus symboliques, lors des votes importants au Parlement sur les mesures de rigueur. « Il y a des gens très différents, des familles, pas seulement des personnes politisées. J’étais contente de retrouver mes compatriotes dans les manifestations », explique-t-elle en riant, se souvenant de sa jeunesse militante.
« Tout le monde parle de la crise et exprime ses idées. On retrouve la fonction de l’agora antique. Après toutes les attaques sur les Grecs paresseux et tricheurs qu’il y a eues dans plusieurs pays européens, les Grecs veulent reconquérir leur honneur. Et ils cherchent des -solutions. On voit apparaître des petits mouvements qui ne font pas de bruit mais créent de -nouvelles solidarités. »Elle a peur que la Grèce serve de « laboratoire » pour une Europe de moins en moins sociale. « Je me suis sentie européenne. J’ai cru à cette Europe sans frontières, où les gens pouvaient circuler librement. Mais je crois que c’était un rêve, une illusion. Et on a finalement une Europe des marchés. » Repartir ? Electre entend bien rester à Athènes : « Nous vivons une crise européenne. Et je préfère vivrecette crise en Grèce où la société est plus humaine. »

ELENA PANARITIS, 42 ANS, DÉPUTÉE , Eirini Vorloumis pour M Le magazine du Monde

ELENA PANARITIS, 42 ANS, DÉPUTÉE
« C’est maintenant que mon pays a besoin de moi »

Elena Panaritis est une Grecque internationale et polyglotte. Elle a quitté Athènes en 1989 pour accumuler les diplômes, aux Etats-Unis, en France ou en Italie. Parle anglais, espagnol, français, italien et grec. Et a fait l’essentiel de sa carrière à la Banque mondiale où elle partait en mission pour « restructurer » les pays, duPérou à la Thaïlande. Elena est revenue quand l’ancien premier ministre socialiste Georges Papandréou lui a proposé de participer aux élections législatives d’octobre 2009.
« Quand je suis arrivée à Athènes, j’ai eu l’impression d’assister à un film que j’avais déjà vu plusieurs fois dans d’autres langues, d’autres pays, en Amérique latine, en Afrique ou en Asie. Et là, c’était mon pays. Un petit pays qui vivait dans sa gangue. Mais toute l’Europe vit dans une bulle. » Avec un salaire de députée de 8 000 euros, Elena ne souffre pas vraiment de la crise, mais l’acclimatation à la vie politique grecque est difficile. « Je me sentais seule. Dès octobre 2009, j’ai com-mencé- à alerter le premier ministre et les parlementaires sur la gravité de la crise. On me traitait de Cassandre. En Grèce, on pense toujours qu’il est possible de trouver une solution 100 % politique. »Elena a défendu et voté les réformes, pourmoderniser le pays, même si elle considère que le mémorandum n’était pas vraiment adapté à la situation grecque : « Cela demande du temps de réorienter le développement d’un pays. Mais ni le FMI, ni la Banque centrale européenne, ni la Commission européenne n’ont une logique de développement. Nous sommes un pays avec une civilisation de 3 000 ans, mais avec une organisation moderne de 30 ans. Il faut nous laisser du temps. »Les ultimatums condescendants des dirigeants de l’UE l’irritent : « J’en ai marre des Européens de Bruxelles ! Quand un petit pays qui représente 2,7 % du PIB européen est en position de menacerl’ensemble du système, ce n’est pas ce petit pays qui est le principal problème mais bien le système qui ne fonctionne pas. » Elena est une self-made-woman ambitieuse qui jongle avec ses téléphones portables et sait gérer son agenda médiatique. Les prochaines élections législatives, prévues fin avril, devraient être une bérézina pour le Pasok. Elle était fidèle à Papandréou mais n’a guère apprécié son utilisation politicienne du référendum, qui lui a été fatal, en novembre 2011. « Si je quitte la vie politique grecque, je peux retourner aux Etats-Unis et reprendremon travail sur l’économie internationale. Mais je me dis que c’est maintenant que mon pays a besoin de moi. »

VASSILIS REVALAS, 29 ANS, INFORMATICIEN, Eirini Vorloumis pour M Le magazine du Monde

VASSILIS REVALAS, 29 ANS, INFORMATICIEN
« Depuis que je suis rentré, je lis Le Capital »

Quand il est parti à San Francisco en 2008, ses amis d’Athènes lui conseillaient de rester. « C’est la crise, là-bas, n’y va pas ! » Quand il a décidé de revenir trois ans plus tard, ses amis de San Francisco lui ont tenu les mêmes propos, alors que la Grèce s’enfonçait dans la crise économique.
Après avoir vécu une partie de son enfance en Afrique du Sud, puis fait des études d’ingénieur en Angleterre, Vassilis avait commencé à travailler dans une société d’informatique à Athènes. Il y appréciait peu les rapports de force. Tombé amoureux de San Francisco, le jeune homme a franchi le pas de l’expatriation… mais s’est rendu compte que la Grèce lui manquait.
« Quand je suis rentré, en avril 2011, j’ai été frappé par ce sentiment de pesanteur dans l’atmosphère, comme si tout le monde vivait avec un gros nuage noir au-dessus de la tête. » Vassilis s’inquiète de voir progresser le nationalisme, l’extrême droite et la pauvreté. Cheveux longs, queue-de-cheval et barbe, il a le look de nombreux jeunes manifestants. Vassilis a l’esprit politique. « Depuis que je suis rentré, je lis Le Capital de Marx, alors qu’auparavant je lisais plutôt le dalaï-lama. »Avec des amis il suit sur Internet les cours du théoricien marxiste David Harvey à New York sur Le Capital et ils en débattent.
Il réfute l’idée de « crise grecque »« C’est une crise du système financier mondial. Nous entrons dans l’hiver du capitalisme qui va durer longtemps. Se focaliser sur la situation de la Grèce, c’est se concentrer sur une petite partie du problème. On se sert de la crise pour faire passer des réformes néolibérales, comme cela s’est produit en Amérique latine. »A San Francisco, Vassilis travaillait dans une coopérative d’informaticiens. Il voudrait reproduire ce système à Athènes, mais « il n’y a pas vraiment de cadre légal pour les coopératives en Grèce ». Il est en train de finir un programme pour sa société aux Etats-Unis. Après, il avisera, mais sait qu’il ne veut pas « travailler pour un patron ». Il a participé à la création d’une banque du temps, avec plusieurs personnes rencontrées sur la place Syntagma. C’est un échange de services : deux heures de cours contre deux heures de réparation d’un ordinateur, sans circulation d’argent. « C’est important de créer des structures et des expériences qui sont utiles d’un point de vue pratique, et qui montrent aussi une autre façon de faire les choses. Sans chercher de profit. »

KYRIAKI M, 32 ANS, AU CHÔMAGE, Eirini Vorloumis pour M Le magazine du Monde

KYRIAKI M, 32 ANS, AU CHÔMAGE« En Suisse, les gens ont tout et pourtant ils ne sont pas heureux »
Après avoir vécu douze ans à l’étranger, Kyriaki M. s’est rendu compte que le pays où elle voulait vivre, c’était la Grèce, là où elle a passé son enfance et son adolescence. Partie étudier en France – elle est franco-grecque et ne veut pas dévoiler son nom de famille -, elle s’est ensuite installée en Suisse. La jeune femme travaillait dans une entreprise spécialisée dans la finance, mais ne supportait plus la pression. Et le soleil et la mer lui manquaient. Elle démissionne et décide de réaliser son rêve : « Depuis que j’ai quitté le lycée, j’ai un plan. Je voulais partir à l’étranger pour étudier et travailler. Puis revenir avec cette expérience, pour développer un projet dans le tourisme, qui est la seule industriequi marche. »

Kyriaki prend sa décision fin 2009, avant de s’installer à Athènes, en avril 2010. Elle part tout l’été pour travailler – au noir – dans un grand hôtel. Puis revient dans la capitale pour être embauchée au service marketing d’un groupe touristique qui travaille avec des tour-opérateurs. Son salaire est versé avec retard. Et il n’est pas gras. En six mois, elle subit deux baisses de salaire, peu importantes, mais qui font passer ses revenus sous la barre symbolique des 1 000 euros. Un matin d’octobre 2011, elle est convoquée par son patron, qui lui annonce sans préavis son licenciement.
Kyriaki travaillait depuis moins d’une année et n’a droit à aucune indemnité de chômage. « Récemment mon ami a rencontré un de ses anciens camarades. La première question posée, c’était : « Comment ça va ? » Et la deuxième : « Tu as encore un travail ?«  »
Elle imaginait un retour moins brutal. « Je revenais régulièrement, mais j’ai raté douze ans de mon pays. Il est totalement différent de celui que j’ai connu dans les années 1980. Il est dirigé par une bande d’incompétents. La bureaucratie est tragique. Les relations au travail sont très dures. » Mais cette jeune femme blonde ne veut pas revenir en arrière et renoncer à son rêve.
« En Suisse, les gens ont tout – sauf le soleil et la mer -, et pourtant ils ne sont pas heureux. Quand tu luttes contre quelque chose, tu apprécies ce que tu as. Mais si mon compagnon perd son travail ou si le pays quitte l’euro, on sera obligé departir. Et je me sentirais comme une réfugiée. Il y a douze ans, je suis partie de mon plein gré. Si cela m’arrivait demain, je vivrais ça comme une expulsion de mon propre pays. »

Extrait de M le magazine du Monde, Par Alain Salles / Photos Eirinis Vourloumis.

 

 

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