Qu’est ce qu’il y a ce midi à la cantine ?

« Dis-moi ce que tu manges, je te dirais qui tu es » : cet adage se vérifie au restaurant d’entreprise. Entre frites-mayo et haricots verts-yaourts, les choix alimentaires sont longuement commentés. Et critiqués.A 12H25 précises, Martine Vlaminck-Moretti, la DRH, passa un coup de fil à Patrick Costa du bureau d’études. « Bonjour, Patrick. On se retrouve à la cantine dans 3 minutes ? » Elle raccrocha avant d’avoir obtenu une réponse. Comme tous les jours, Martine déjeunait au restaurant d’entreprise avec un collaborateur », comme elle disait, histoire de repérer les forts potentiels et de prendre le pouls de l’entreprise. 220 jours ouvrés, un peu plus de 200 « collaborateurs » : en une année, Martine faisait le tour de la boîte. A 12H30, Martine et Costa, prenaient leur plateau et s’engageaient dans leur file. A 13H10, l’entretien-repas était terminé. « A tendance à se resservir, ne prend pas l’initiative de la conversation », nota Martine dans son calepin sous le titre « Patrick Costa, 3 avril 2010 ».

A 13H10, 3 commerciaux de la « Le Guilloux Team » déboulèrent. Immédiatement, l’atmosphère se chargea de bruit, de testostérone et de cholestérol. Leur truc, à eux, c’était le stand grillades. Ils ne dérogeaient jamais au triptyque viande bleue-frites-mayonnaise, même quand la Sogercif, la boîte qui gérait le restaurant d’entreprise, proposait des animations thématiques du genre « saveurs asiatiques », ou le traditionnel menu bio à l’occasion du Salon de l’agriculture. Comme si la consommation de légumes verts était incompatible avec leur contenance de mâles dominants.

A 13H15, la DAF arrivait généralement groupée. D’ailleurs à la DAF, dont le fonctionnement collectif relevait à la fois du kibboutz et du camp scout, tout se faisait groupé, y compris le café d’après-repas. Il suffisait que l’un des convives lance : « Un petit café ? », pour que tout le monde lève le camp illico, direction l’open space du service. Aussitôt, la machine à café filtre Krups se mettait bruyamment en marche. Au mur, un tableau Excel imprimé indiquait le nom de ceux qui devaient à tour de rôle acheter le café, le sucre, les filtres et même le liquide de détartrage…

A 13H50, « Bifidus » arrivait. Comme tous les jours depuis des années, ce collaborateur discret du service Etudes se présentait à la même heure et déposait invariablement sur son plateau une assiette de légumes du jour et un yaourt Activia, d’où son surnom. Le fait qu’il pèse une bonne centaine de kilos malgré l’observance de ce régime spartiate ne manquait pas de poser question. Dérèglement thyroïdien ? Charcutier amateur à ses heures perdues ? Grignoteur nocturne ? Chacun y allait de sa théorie mais le mystère Bifidus restait entier.

Et puis, à deux minutes de la fin du service, le patron est arrivé. C’était, de mémoire de «  collaborateur », la première fois qu’on le voyait à la cantine. Une rumeur l’accueillit puis le silence se fit. Une quinzaine de paires d’yeux fixaient son plateau : assiette de légumes et yaourts Activia. Il se dirigeait vers une table isolée en saluant plusieurs personnes et se tourna vers Bifidus. « Bon appétit », lui lança-t-il.  « Merci, vous aussi », répondit Bifidus qui attaquait son yaourt…

Extrait des échos magazine

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