Qui trop embrasse…

François Bégaudeau

Chronique de François Bégaudeau dans Sport & Forme du journal du Monde, daté du 17 mars 2012.

 

On parle d’éditocratie pour désigner la coterie des journalistes politiques, qui, de colonnes en plateaux télé, vendent au kilo des analyses sur l’actualité de la République. Mais il y a aussi, version pastiche de la première, ou révélateur du caractère déjà pastiche de l’original, une éditocratie du foot. De talk RMC en Canal Football Club, de l’Equipe en l’Equipe TV, ils sont une vingtaine de journalistes, praticiens, consultants à deviser jusqu’à plus soif sur le ballon rond, sa vie, son œuvre.

Bien que le but soit de se prendre gentiment le chou, comme au bon temps des banquets bosselés de sangliers, il arrive que cette joyeuse bande rende le même son, au point de former un chœur Par exemple, sur l’affaire Knysna (Mondial en Afrique du Sud, 2010) où, à l’instar des éditorialistes politiques promouvant de concert le oui au référendum de 2005, leurs homologues footeux accordèrent leurs postillons pour condamner le bus de la honte. Pas un pour suspendre son jugement jusqu’à ce soit établi le degré exact d’aménité des propos d’Anelka à son coach. Pas un non plus pour se réjouir de cette soudaine poussée de solidarité de la part de joueurs souvent taxés d’individualisme.

Après tout un éditocrate de gauche, si jamais ça existe, aurait pu saluer la mutinerie comme il saluerait une grève ouvrière. Mais non. Trop riches. Ces types surpayés, fut-il dit, n’ont pas le droit de revendiquer.

Or, voici que, deux après, le chœur se recompose pour apporter son soutien unanime à ces mêmes enfoirés de millionnaires, voués à la précarité si François Hollande venait à être élu. Imposables à 75%, c’est trop! Ils partiront tous à l’étranger et on les comprend! Non franchement, c’est une folie cette mesure!

double paradoxe: fortune indigne en 2010, légitime en 2012. Rappel à l’ordre patriote en Afrique du Sud (« vous insultez le maillot! »), permis d’exil aujourd’hui.

encore une fois il se vérifie qu’il n’y a pas de paradoxe. Ces deux discours, a priori contradictoires, se complètent. L’un le rachat de l’autre. Les éditocrates du foot étant les mieux placés pour savoir que le domaine d’activité dont ils sont les complices économiques a les mains très sales, ils sautent sur la première occasion de se refaire une santé morale: très peu regardants sur le dopage ou sur l’argent mafieux qui soutiennent la croissance du sport et donc la leur, ils seront intransigeants sur un retard à l’entrainement, ou un casque sur les oreilles à la sortie de l’aéroport. Par là, ils se comportent comme l’intemporelle classe dominante, accablant de sermons les pauvres pour exorciser ses propres exactions autrement nuisibles à la communauté. Harcelant le chômeur assisté pour expier ses allègres manœuvres défiscalisatrices.

On voit ainsi les éditocrates du sport glisser sur la même pente que leurs grands frères, accusés à raison de connivence avec la classe politique. De journalistes, ils se tranforment en VRP de la cause supérieure du foot, et en particulier de sa version nationale, que va devenir notre ligue 1?! Observateurs qu’on attendait objectifs, ils deviennent les serviteurs du sport roi. Parce qu’il les fait vivre, parce qu’ils l’aiment. Ils l’aiment beaucoup trop pour en rendre compte avec justesse.

 

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