…De relever le col de son polo ?

Si les retraités le coincent dans leur pantalon et les branchés le boutonnent jusqu’à la glotte, les fils de bonne famille ne sont pas en reste en matière de maltraitance infligée au polo. Depuis quelque temps, ils s’amusent à en relever le col et à le maintenir coûte que coûte en position haute, un peu comme s’ils s’obstinaient à rouler sur le front de mer à Deauville, la capote de la voiture relevée, un soir de janvier.Le polo n’a évidemment pas été pensé pour ce genre de gimmicks. Créé en 1929 par René Lacoste, il a été conçu pour faciliter la vie des tennismen en plein effort et son col répond scrupuleusement à cette problématique. Plus court que le col des chemisettes qu’ils arboraient jusque-là, plus souple que le col boutonné que les joueurs de polo avaient fini par adopter pour éviter qu’un pan de tissu n’atterrisse dans leur figure au cours d’une cavalcade, le col du polo a du sens et une utilité quand il est allongé, imperceptible et quasi invisible. Dressé, il finira par tomber et c’est tout le problème.Quand les marins relevaient le col de leur caban, celui-ci restait droit, et ils étaient protégés du froid ou du soleil. Quand Humphrey Bogart remontait le col de son trench-coat dans Casablanca, il évitait la pluie. De la même façon, au xviiie siècle, il n’y avait rien de honteux à lever le col de sa veste, c’était une façon de se protéger du baiser d’un vampire ou de signifier que la police ne nous mettrait jamais la main au collet. Tout cela avait du style, car tout cela avait du sens. Mais, avec le polo, rien ne justifie une telle mise en scène, sinon le désir de poser et de se distinguer.C’est en 1980, dans The Official Preppy Handbook, manuel stylistique à destination de l’élite estudiantine américaine, que cette saugrenue coquetterie fut pour la première fois formulée et défendue. Placé au même niveau que l’iconique pull noué sur les épaules, le col relevé est soudainement apparu comme un marqueur social. Autant dire qu’il n’a pas fallu attendre longtemps pour que poseurs et imposteurs s’approprient le geste, et le décrédibilisent, certains portaient même deux polos simultanément.Si, aux Etats-Unis, dresser le col de son polo équivaut aujourd’hui, en termes de distinction, à coller ses fesses contre la fenêtre de l’autocar, le geste semble bénéficier chez nous d’une cote de sympathie grandissante. Il est ainsi de plus en plus fréquent de croiser, dans des coupe-gorge du type Jasmin ou La Motte-Picquet-Grenelle, des grappes de jeunes bien nés et bien peignés vêtus de polos Ralph Lauren ou Vicomte Arthur au col dressé. La bonne nouvelle est que celui-ci finira par tomber, et que, dans sa chute, il entraînera son propriétaire…

Extrait de M le magazine du monde, par Marc Beaugé, illustration Bob London.

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