Roland-Garros for ever, par Yannick Noah

Yannick Noah

Extrait de Sport &  Forme, Le Monde.

Par Yannick Noah,

Allez les gars, encore un petit effort. Depuis vingt-neuf ans que vous me laissez être le dernier Français à avoir gagné Roland-Garros, ce serait vraiment salaud de votre part de me priver de mon 30e anniversaire, en mai 2013. Les premières années après ma retraite, c’est tout juste si ma mère n’allumait pas un cierge pour que je reste le dernier des Mohicans. Mais avec le temps, je ne serais pas mécontent de passer le flambeau.

Jo-Wilfried Tsonga, Gaël Monfils, Gilles Simon… la génération actuelle ne manque pas de talent. Mais le problème, c’est que devant eux, ils ont trois monstres : Rafael Nadal qui va tout faire pour devenir le premier joueur à remporter sept fois Roland-Garros, Novak Djokovic qui va tout faire pour s’y imposer enfin et Roger Federer qui va tout faire pour accrocher une nouvelle couronne à son interminable palmarès. Aujourd’hui, pour espérer gagner un tournoi du Grand Chelem, il faut battre ces trois monstres. Moi, je suis passé entre les gouttes. J’étais entre deux générations, celle de Borg-Vilas-Connors et celle de McEnroe qui n’était pas un tueur sur terre battue. Si Borg avait encore été sur le circuit quand je jouais, je n’aurais jamais gagné Roland-Garros.

Pour gagner un Grand Chelem, il faut d’abord se voir dans la peau du vainqueur

Autre différence, aujourd’hui, pas mal de joueurs restent hermétiques à toute forme de conseil ou de critique et sont souvent entourés de courtisans qui les caressent dans le sens du poil. Si mes coaches ne m’avaient pas bousculé, je n’aurais jamais fait la même carrière. Ce sont eux qui m’ont fait avancer. Jo semble être à la recherche. C’est sans doute aussi le seul qui s’est déjà mis en situation de gagner un tournoi du Grand Chelem.

Car pour s’imposer dans un Grand Chelem, il faut d’abord se voir dans la peau du vainqueur. Il faut se préparer mentalement et physiquement à aller jusqu’au bout et s’organiser en conséquence. Pour se donner une chance, il faut être prêt à adopter une vie d’ascète pendant deux-trois mois. C’est un choix de vie très difficile à faire mais tout commence par cette décision. Ensuite, il faut une préparation spécifique avec un objectif unique : la victoire.

1983 était l’année durant laquelle je m’étais le mieux préparé : deux mois de tournois dont six sur terre battue. Et huit jours, enfermé chez moi avec Patrice Hagelauer, mon kiné et des sparring-partners. Je tournais au steak-salade-tennis. Six heures d’entraînement tous les jours, plus le jogging, plus les séances physiques dans la salle de gym que j’avais installée.

Quand le tournoi a commencé, j’étais prêt à disputer tous les tours en cinq sets. J’étais en pleine confiance, je n’avais peur de personne. Tous les gars, je les avais déjà vaincus sur terre battue les semaines précédentes. Ce n’est pas forcément le cas des meilleurs joueurs français actuels qui, contrairement à moi, ne jouent pas leur meilleur tennis sur terre.

Mais Jo, Gaël, Gilles et les autres, ne boudez pas votre plaisir : rentrer sur le Central devant son public, ça reste un grand moment dans une carrière. Et s’il n’y a pas de Français en finale, ce n’est pas une raison non plus pour que le public boude le sien. Car Roland-Garros, c’est aussi prendre son pied en allant encourager un joueur issu des qualifs sur le court no 17.

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