Senna, prénom Bruno

Extrait de Sport & Style.

IL N’A LONGTEMPS ÉTÉ QUE LE NEVEU D’AYRTON. DEPUIS LA FIN DE L’ÉTÉ, BRUNO SENNA A RETROUVÉ UN VOLANT DE F1 CHEZ LOTUS RENAULT GP ET LE GLAMOUR QUI VA AVEC. L’OCCASION – ENFIN – D’AFFIRMER SON STYLE ET SES AMBITIONS.

lI y a d’abord ce visage de porcelaine. Des traits lisses, un regard de velours et une silhouette affinée, presque féminine. Il y a ensuite sa voix, à la fois douce et caverneuse, chaude et volontaire, terriblement envoûtante. Ce jour-là, entre deux avions, Bruno Senna est pressé, mais disponible. Comme il le ferait sur un circuit face à ses adversaires, ce jeune pilote de 27 ans possédant la double nationalité italo-brésilienne cherche – dès la première poignée de main – à imposer la bonne distance avec son interlocuteur. Entre deux prises de vue, il jauge, scrute et analyse chaque mot en silence. À chacune des questions, la réponse est brève, juste, ciselée. Aucune arrogance, pas un brin de condescendance. Juste un zeste de noblesse. Cette attitude est simplement le reflet de l’éducation pauliste qu’il a reçue. Une éducation de bonne famille. Car cet homme-là est définitivement un Senna.

Difficile de ne pas être subjugué par la ressemblance physique entre Bruno et Ayrton. «Nous avons tous le même visage dans la famille», assure-t-il, sincère. «C’est comme si nous avions été fabriqués dans le même moule.» Il suffit de plonger son regard dans le sien pour s’en convaincre. On retrouve chez Bruno l’indescriptible allure d’Ayrton, ce mélange de classe divine et de virilité sublimée. Dans l’arbre généalogique des Senna, Bruno était – et restera – le neveu d’Ayrton, son héros immortel. On se souvient de ces photos jaunies montrant le jeune Bruno, alors âgé de seulement 5 ou 6 ans, à la lutte avec Ayrton sur le circuit de kart de son grand-père, au Brésil. On se souvient aussi de ces vieilles images montrant l’ancien champion brésilien livrant bataille avec un petit garçon de 10 ans sur deux jet-skis. «À l’époque, j’étais évidemment beaucoup plus léger que lui», raconte Bruno. «J’étais donc avantagé. Il avait installé un ballast sur mon jet-ski qui était pourtant moins puissant que le sien. Mon oncle était toujours compétitif.» Un gène familial.

Cette année-là, alors que Bruno n’a que 10 ans, Ayrton se tue lors du Grand Prix de Saint-Marin. C’était le 1er mai 1994 sur le circuit d’Imola. Personne n’a oublié. Surtout pas lui. «Je regardais la course à la télévision, au Brésil», se souvient-il. «Je pensais qu’il allait sortir de la voiture pour se mettre à l’abri. Malheureusement, cela ne s’est pas passé comme ça.» Bruno était trop jeune pour pleurer. Et trop âgé pour ne pas comprendre la gravité de la situation quand sa mère, Viviane, la sœur d’Ayrton, l’envoya chez des amis à São Paulo pour sauter dans le premier avion pour Bologne. Passionné par la course et le pilotage, Bruno Senna voit alors son destin s’effriter. Dévastée par la mort d’Ayrton, sa mère lui interdit la pratique du sport automobile. «C’était trop pour elle», glisse Bruno. «Je n’étais qu’un enfant. Elle ne voulait pas me perdre. Je rêvais de devenir pilote mais je ne pouvais plus.» Huit ans plus tard, revirement de situation. Bruno a 18 ans, une dégaine de jeune premier et toujours cette irrépressible envie de piloter. Il tue son temps dans un showroom automobile à São Paulo. Un jour, sa mère lui demande ce qu’il compte faire de sa vie : «Tu veux piloter, c’est ça?». Le fils acquiesce. «Alors, vas-y…».

LA PULSION DE LA F1

Dix ans après la mort d’Ayrton, Bruno Senna se lance alors dans le grand bain tête baissée. Épaulé par l’ancien pilote autrichien Gerhard Berger (un vieil ami de la famille), « the nephew » peut enfin se glisser dans un baquet. Et débuter sa carrière. Formule BMW britannique et Formule Renault en 2004. Formule 3 britannique en 2005 et 2006. Et GP2 en 2007 et 2008. Antichambre de la F1, le championnat GP2 Séries le révèle au grand jour, notamment quand, en 2008, il remporte le prestigieux GP2 de Monaco. Cette saison-là, il termine vice-champion et se fait enfin un prénom dans les paddocks. Après une année 2009 mi-figue mi-raisin en endurance sous les couleurs de l’équipe française Oreca dirigée par Hugues de Chaunac, Bruno Senna débarque en F1 en 2010 au sein de l’écurie espagnole HRT. Une saison compliquée – peu de moyens et une monoplace poussive – marquée au final par une 23e place au classement général. En 2011, il est alors recruté par Lotus Renault GP en tant que pilote d’essai aux côtés du jeune espoir français Romain Grosjean. Une chance. Et une frustration.

Patient, exemplaire, Bruno Senna attend son heure, engrangeant l’expérience sans jamais se plaindre. Jamais. «Je n’avais pas vraiment l’impression d’être un vrai pilote de F1», se remémore-t-il aujourd’hui. «Je faisais partie de l’équipe, mais un pilote essayeur n’est pas un vrai pilote. Et moi, je ne pensais qu’à une seule chose: piloter une F1. Il n’y a rien de mieux. J’en étais persuadé. Et je le suis toujours.» Son heure arrive le 24 août quand – à la surprise générale – on annonce qu’il remplace Nick Heidfeld en tant que pilote titulaire chez Lotus Renault GP. Lorsqu’il l’apprend, Bruno Senna, reconnaissant, écrit un e-mail commun pour remercier l’ensemble de la team.

Issu de la jeunesse dorée de São Paulo, le jeune homme de bonne famille n’a pas perdu ses bonnes manières. «L’équipe l’adore», confirme Éric Boullier, directeur de Lotus Renault GP. «C’est avant tout sa personnalité qui nous a séduits. Bruno est quelqu’un d’adorable, de conciliant et qui a extrêmement faim de rouler en F1. C’est comme ça qu’il s’est mis l’équipe dans la poche.» Quatre jours après avoir été titularisé, il se qualifie en septième position au Grand Prix de Belgique où il rate complètement son départ. Mi-septembre, littéralement transcendé par sa nouvelle vie, il s’offre une neuvième place au Grand Prix d’Italie et marque ses premiers points en F1, comme le fit son oncle en 1985. On pourrait tenter de comparer leur technique de pilotage ou la couleur de leur casque. Ce serait une erreur. Les experts des paddocks sont unanimes sur un point : au volant, le style de Bruno est plus proche d’Alain Prost que de celui d’Ayrton Senna. «J’essaie d’être le plussmooth possible», analyse-t-il. «En F1, la gestion de l’agressivité est une donnée essentielle pour réussir. Je mets un point d’honneur à ne pas l’être inutilement.» Idem avec sa vie privée. Il ne l’étale pas au grand jour. Pas encore, du moins.

Résidant à Monaco, sans girlfriend attitrée, Bruno Senna est surtout resté très proche de sa mère. À la tête de la Fondation Ayrton Senna – qui a déjà financé les programmes d’éducation personnalisés de plus de 12 millions d’enfants brésiliens –, Viviane reste dans l’ombre. Les deux sœurs de Bruno (Bianca vit en Australie et Paola à São Paulo) aussi. Comme tous les Brésiliens, il adore le foot. Son équipe fétiche ? Les Corinthians de São Paulo. Comme Jenson Button, il aime rouler en vélo («J’ai deux BMC absolument superbes») sur les routes escarpées de l’arrière-pays monégasque. Comme Michael Schumacher, Felipe Massa et Rubens Barichello, il aime les belles montres et porte une King Power Hublot Tourbillon « Ayrton Senna » que Jean-Claude Biver, le patron de la manufacture suisse, lui a un jour offert. Bruno est sous contrat avec une autre marque horlogère (TW Steel) mais, en privé, il ne quitte jamais sa Hublot sur laquelle il a fait graver une citation d’Ayrton : «If you have an ideal, strive for it, no matter what.» Car Bruno Senna est beaucoup trop intelligent pour ne pas savoir qu’il lui faudra vivre indéfiniment avec l’héritage de son oncle.

Vous me trouvez rapide ? Attendez de voir mon neveu…
Ayrton Senna, 1993

«C’est quelque chose de naturel», confesse-t-il. «Les gens ne peuvent pas s’empêcher de nous comparer. Cela peut parfois être agaçant mais j’aurais tort de me braquer ou d’essayer d’y changer quelque chose.» Il y a quelques mois, à São Paulo, il a assisté à la première du film événement Senna réalisé par Asif Kapadia. «Ce fut à la fois une expérience et une épreuve», se souvient-il. «La salle était comble. Les gens pleuraient. Il y avait un côté mystique, presque religieux. Et, quand j’ai vu mes grands-parents à l’écran parler d’Ayrton, je n’ai pas pu m’empêcher moi aussi d’écraser une larme. Je crois que c’est en regardant ce film que j’ai compris réellement ce que représentait mon oncle dans l’esprit des gens. Jusqu’alors, il n’était que mon oncle. Là, j’ai compris qu’il était proche d’un dieu.» Il est encore trop tôt pour savoir si Bruno Senna sera encore au volant d’une F1 la saison prochaine. On sait seulement qu’il le mériterait.

 

 

Laisser un commentaire