Stages de 3e : les inemployés du mois

Les stagiaires

La saison des stages obligatoires est ouverte pour les élèves de troisième. Si l’initiative est heureuse, le choix des parents reflète trop souvent leurs propres aspirations sociales.
Par Guillemette Faure. 
Extrait de M le magazine du Monde, 

Accrochez-vous à vos chaises, retirez les mots de passe automatiques des ordinateurs, supprimez les fonds d’écran gênants… Le stagiaire de classes de 3e arrive dans l’entreprise.Je les adore, ces petits. Ils ne font rien pendant cinq jours, si ce n’est frôler les murs de peur d’avoir à dire bonjour, s’amuse un cadre. On les envoie au service de presse où ils peuvent lire les journaux. Cette autre société de production de cinéma a vu passer la nièce de la responsable du marketing. Elle se vautre dans le canapé à côté de ton bureau tout l’après-midi avec son paquet de Haribo et un script, sans en proposer… Elle te regarde de pied en cap le matin avec un dédain non dissimulé. Et ne décroche pas un autre regard, ni un mot de la journée. Une moule sur son rocher jusqu’à ce que, vers 17 heures, le stagiaire du 6e étage déboule (le fils de la fille de la compta), et qu’on se court après en se chatouillant entre les bureaux de l’open space. Elle, elle a frisé la défenestration !

Sauf que le stagiaire de 3e n’est pas défenestrable. En général, s’il est là, c’est que ses parents connaissent un haut dignitaire de la maison. Raison pour laquelle personne n’a trop grincé des dents à l’annonce de son arrivée. Le stagiaire peut tout. Comme on l’a vérifié en entendant l’une d’entre eux dire à un salarié, qui lui faisait faire le tour des bureaux : Mais lui, là-bas, il a un travail plus intéressant que le tien, non ?  Celle qui en a vu un autre interrompre une réunion d’un  Bon, il est midi et demi. Dans mon contrat, il est écrit que j’ai droit à une heure de pause pour déjeuner  ne me contredira pas. Un mois avant son arrivée, cela semble une bonne idée. Après ? Après, il faut lui trouver une chaise, un coin de table et une occupation. Et quelques heures plus tard :  Avec qui il déjeune ? Nooon, vous ne lui avez pas proposé ? Ce n’est pas sympa. Moi, je ne peux pas, j’ai réunion à 13 h 30. 

Rendez-nous service, rendez service à vos enfants, ne les envoyez pas dans des bureaux (les vôtres ou ceux de vos amis). Les yeux dans le bleu de Facebook en attendant la pause déjeuner, ces collégiens ne réalisent pas que leurs parents ont trouvé l’entreprise de leurs rêves à eux, sans se rendre compte que ce n’est ni le rêve de leur enfant ni même le leur au même âge. Le monde est mal fait :  J’ai un copain qui a fait un stage dans une boulangerie, il avait les croissants gratuits.  La plupart comptent discrètement les heures. Pour Catherine, qui en a reçu beaucoup au sein de sa rédaction,  le plus courant, c’est le gamin gentil, qui, au bout d’un jour ou deux, te dit qu’il doit partir plus tôt parce qu’il a rendez-vous chez le médecin, que sa mère l’a appelé… Et toi, tu flippes en espérant qu’il ne t’a pas menti et qu’il ne va pas finir écrasé alors qu’il est sous ta responsabilité .

Mais à quoi servent ces stages ? Au ministère de l’éducation, on ne peut pas vous dire qui en a eu l’idée. Développée dans les années 1980, au départ dans des collèges volontaires, cette  séquence d’observation en milieu professionnel  est obligatoire depuis la rentrée 2005. Pour les professeurs, l’expérience est plus profitable lorsque les élèves s’impliquent dans la recherche de leur stage. Des cas rares. La plupart du temps, tout le réseau parental est activé et  ceux qui sont dans des milieux privilégiés restent dans leurs gammes de métiers , constate une enseignante.  On met en avant une sorte de libre choix et on demande aux parents de se débrouiller : on amplifie les différences , regrette Sylvain Broccolichi, sociologue et ancien conseiller d’orientation. Pour ce qui est de l’orientation, c’est à côté de la plaque : cela génère de la reproduction, voire des effets négatifs en préorientant les enfants un peu faibles , déplore encore François Jarraud, rédacteur en chef du site Cafepedagogique.net. Il note des effets positifs comme, par exemple,  l’estime de soi parce qu’ils sont traités en adultes .

Si l’aspect métier est mis en avant, c’est en matière d’autonomie et de prise en charge que les enseignants y voient le plus de bénéfices. Les adolescents sortent de leur cocon pour aller dans un endroit inconnu. C’est tout bête, mais rien que d’effectuer le trajet pour se rendre sur leur lieu de stage, c’est important, observe Myriam Berthelot, conseillère d’orientation à Poitiers (Vienne). Ils vont, par ailleurs, observer des personnes en train de travailler, c’est quelque chose que l’on voyait autrefois, mais qu’eux n’expérimentent plus. Mais il ne suffit pas d’être en stage pour voir. Ce que fait un informaticien échappe complètement à un élève. Sans parler de la moitié de ses collègues.

Que voit-on du travail de quelqu’un qui a le nez dans un tableau Excel ? Qui a déjà observé une stagiaire se couper les pointes fourchues de ses cheveux en salle de réunion mesure ce qu’est l’ennui à 14 ans.  Les métiers qui passent le mieux incluent un peu de technique , résume Cécile Dubois, professeure d’histoire à Tourcoing (Nord), qui épluche actuellement les rapports de stage de ses élèves. De retour à l’école, tous veulent raconter en même temps leurs anecdotes, surtout ceux qui ne sont pas restés vissés devant des ordinateurs. Certains se sont pris en photo, histoire d’authentifier la performance d’un étiquetage de rayon. Telle élève en stage chez un opticien est emballée ; celui qui a élagué des arbres explique aux autres que c’est un boulot sans endroit pour faire pipi. Même celle qui a suivi son stage auprès d’une aide-soignante et s’est évanouie après une demi-journée n’a qu’une envie, y retourner. Après cette immersion, les profs et les parents trouvent parfois les enfants grandis . C’est moins souvent le cas pour ceux qui ont passé cinq jours en apnée Nespresso/-Facebook.  Dans les bureaux, -l’enthousiasme est moins sensible !  euphémise Michèle Magaud, professeure d’anglais principale de 3e, à Etampes (Essonne).

Ceux qui ont appris et se sont sentis  grands  sont ceux qui ont approché  les métiers manuels – maçon, peintre, jardinier, fleuriste – ou un travail dans une exploitation agricole…Comme Timothée, en stage dans une ferme beauceronne.  C’était l’hiver, je ne m’étais jamais levé aussi tôt. Le premier jour, un arbre m’est tombé sur le pouce. Sur le tracteur, la radio passait Ma petite entreprise. J’ai bien aimé.

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