Birmane par Christophe Ono-Dit-Biot

Extrait du Monde, par Josyane Savigneau.

 

Depuis son premier roman,  – il avait 25 ans -, Désagrégé(e), Christophe Ono-dit-Biot s’est affirmé comme un conteur à l’humour parfois très noir, comme un critique souvent virulent de la société contemporaine. Il aime les voyages au long cours, décrit volontiers des jeunes gens incertains, comme ceux de son deuxième livre, Interdit à toute femme et à toute femelle, des bourgeois français branchés qui se retrouvent, « entre ascèse et Prozac », au mont Athos.

Dans Birmane, son quatrième récit, il réunit aujourd’hui tous ses talents pour un étrange roman d’apprentissage, à la fois parcours initiatique, grand reportage d’aventures, conte, avec ce qu’il faut de mystère et d’onirisme. Sans jamais perdre son ironie et son sens de la dérision.

Son antihéros s’appelle César. A Paris, il est secrétaire de rédaction dans un magazine féminin, chargé de « relire les articles, d’en corriger les éventuelles coquilles, entendez les fautes d’orthographe et les erreurs de syntaxe faites par nos brillants journalistes ». Parfois, il y en a tellement qu’il faut refaire entièrement : « On dit « rewriter » : c’est plus chic, mais ça n’apaise nullement ma frustration. » César est invisible, tandis que l’autre homme du journal, Blanchart « avec un t, comme talent », parade dans sa panoplie de grand reporter baroudeur, « gilet kaki multipoche, cheveux ras, yeux bleus et Timberland greffées aux pieds ». Il a un succès fou. César, lui, se contente de partir pour la Thaïlande avec Hélène, sa petite amie, qui veut des vacances au goût d’« aventure ». A condition d’être dans un cinq-étoiles aseptisé. Aux premières fourmis se promenant dans leur bungalow, elle rompt.

César se rend alors en Birmanie, l’un des lieux d’exploits de Blanchart, mais où celui-ci est désormais interdit de séjour. Il sait qu’on ne peut pas approcher Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la paix, opposante à la junte militaire, désormais en résidence surveillée. Mais il se met en quête d’un autre scoop, l’interview du plus grand trafiquant d’opium de tous les temps.

Si Blanchart le frimeur est ridicule, César ne l’est pas moins, jouant les journalistes affranchis alors qu’il n’est qu’un naïf égaré dans ce lieu de tous les dangers. Pour faire bonne mesure, il tombe amoureux d’une belle Française blonde, médecin dans une ONG. Une femme forte, cette Julie aux yeux verts et au corps ferme, en apparence très rationnelle, mais troublée par un déjà long séjour en Birmanie et un amour fou pour la région. « Ici, je vis », dit-elle. Elle est là depuis cinq ans. « Elle s’occupait des sidéens de Dala, un bidonville de l’autre côté de la Rangoon River. Elle était chef de mission. Les habitants l’avaient surnommée Sayama, un terme honorifique dont le masculin, Sayadaw, s’appliquait aux prêtres. Quelque chose comme « La Vénérable ». Elle en était flattée, et l’avouait. »

César, avec elle, va plonger au coeur des ténèbres de ce pays bloqué, soumis. Il va naviguer, assez mal, entre les expatriés qui s’accommodent de la dictature, les fils des apparatchiks qui roulent en voiture de sport et s’abrutissent dans des fêtes alcoolisées, et ceux, étrangers ou Birmans, qui veulent combattre le régime.

Christophe Ono-dit-Biot a le sens de la description. On est d’emblée, avec son héros, dans la chaleur moite de la Birmanie, assailli de couleurs, d’odeurs, découvrant des paysages étonnants, des femmes magnifiques autant que mystérieuses. Cette fameuse Wei Wei, qui serait la nouvelle figure de la rébellion, existe-t-elle vraiment ? Si oui, et si César la rencontre, il tient un vrai scoop… A condition de ne pas foncer tête baissée dans le premier piège venu, ce qu’il semble s’acharner à faire.

On ne sait pas toujours où l’on est et où l’on va, pas plus que César, à la poursuite d’un improbable grand reportage qui le ferait enfin sortir de son anonymat journalistique. Mais en dépit d’un certain ridicule, de son côté héros de bande dessinée, « Tintin en Birmanie », on partage sa folle passion, on est fasciné par la belle Julie, on le suit avec impatience jusqu’au périlleux Triangle d’or, avec, comme lui, le désir de comprendre et la quasi-certitude de ne pas y parvenir.

 

Ma note: 17/20