Birmane par Christophe Ono-Dit-Biot

Extrait du Monde, par Josyane Savigneau.

 

Depuis son premier roman,  – il avait 25 ans -, Désagrégé(e), Christophe Ono-dit-Biot s’est affirmé comme un conteur à l’humour parfois très noir, comme un critique souvent virulent de la société contemporaine. Il aime les voyages au long cours, décrit volontiers des jeunes gens incertains, comme ceux de son deuxième livre, Interdit à toute femme et à toute femelle, des bourgeois français branchés qui se retrouvent, « entre ascèse et Prozac », au mont Athos.

Dans Birmane, son quatrième récit, il réunit aujourd’hui tous ses talents pour un étrange roman d’apprentissage, à la fois parcours initiatique, grand reportage d’aventures, conte, avec ce qu’il faut de mystère et d’onirisme. Sans jamais perdre son ironie et son sens de la dérision.

Son antihéros s’appelle César. A Paris, il est secrétaire de rédaction dans un magazine féminin, chargé de « relire les articles, d’en corriger les éventuelles coquilles, entendez les fautes d’orthographe et les erreurs de syntaxe faites par nos brillants journalistes ». Parfois, il y en a tellement qu’il faut refaire entièrement : « On dit « rewriter » : c’est plus chic, mais ça n’apaise nullement ma frustration. » César est invisible, tandis que l’autre homme du journal, Blanchart « avec un t, comme talent », parade dans sa panoplie de grand reporter baroudeur, « gilet kaki multipoche, cheveux ras, yeux bleus et Timberland greffées aux pieds ». Il a un succès fou. César, lui, se contente de partir pour la Thaïlande avec Hélène, sa petite amie, qui veut des vacances au goût d’« aventure ». A condition d’être dans un cinq-étoiles aseptisé. Aux premières fourmis se promenant dans leur bungalow, elle rompt.

César se rend alors en Birmanie, l’un des lieux d’exploits de Blanchart, mais où celui-ci est désormais interdit de séjour. Il sait qu’on ne peut pas approcher Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la paix, opposante à la junte militaire, désormais en résidence surveillée. Mais il se met en quête d’un autre scoop, l’interview du plus grand trafiquant d’opium de tous les temps.

Si Blanchart le frimeur est ridicule, César ne l’est pas moins, jouant les journalistes affranchis alors qu’il n’est qu’un naïf égaré dans ce lieu de tous les dangers. Pour faire bonne mesure, il tombe amoureux d’une belle Française blonde, médecin dans une ONG. Une femme forte, cette Julie aux yeux verts et au corps ferme, en apparence très rationnelle, mais troublée par un déjà long séjour en Birmanie et un amour fou pour la région. « Ici, je vis », dit-elle. Elle est là depuis cinq ans. « Elle s’occupait des sidéens de Dala, un bidonville de l’autre côté de la Rangoon River. Elle était chef de mission. Les habitants l’avaient surnommée Sayama, un terme honorifique dont le masculin, Sayadaw, s’appliquait aux prêtres. Quelque chose comme « La Vénérable ». Elle en était flattée, et l’avouait. »

César, avec elle, va plonger au coeur des ténèbres de ce pays bloqué, soumis. Il va naviguer, assez mal, entre les expatriés qui s’accommodent de la dictature, les fils des apparatchiks qui roulent en voiture de sport et s’abrutissent dans des fêtes alcoolisées, et ceux, étrangers ou Birmans, qui veulent combattre le régime.

Christophe Ono-dit-Biot a le sens de la description. On est d’emblée, avec son héros, dans la chaleur moite de la Birmanie, assailli de couleurs, d’odeurs, découvrant des paysages étonnants, des femmes magnifiques autant que mystérieuses. Cette fameuse Wei Wei, qui serait la nouvelle figure de la rébellion, existe-t-elle vraiment ? Si oui, et si César la rencontre, il tient un vrai scoop… A condition de ne pas foncer tête baissée dans le premier piège venu, ce qu’il semble s’acharner à faire.

On ne sait pas toujours où l’on est et où l’on va, pas plus que César, à la poursuite d’un improbable grand reportage qui le ferait enfin sortir de son anonymat journalistique. Mais en dépit d’un certain ridicule, de son côté héros de bande dessinée, « Tintin en Birmanie », on partage sa folle passion, on est fasciné par la belle Julie, on le suit avec impatience jusqu’au périlleux Triangle d’or, avec, comme lui, le désir de comprendre et la quasi-certitude de ne pas y parvenir.

 

Ma note: 17/20

La tête dans le clavier, par Christophe Ono-dit-Biot

christophe-Ono-dit-Biot

 

Extrait de The Red Bulletin, par Christophe Ono-dit-Biot.

Je suis à Istambul et je lis l’autobiographie de Salman Rushdie. L’auteur des versets sataniques, condamné à mort en 1989 par une fatwa lancée par l’ayatollah Khomeyni au nom d’Allah. Il est environ 13H30, et j’entends soudain s’élancer dans un haut-parleur l’appel du muezzin, célébrant la grandeur du même Allah. Expérience étrange que de lire l’histoire de ce type qui a cru qu’il allait mourir au nom d’un dieu dont, au même moment, quelqu’un à côté est en train à côté est en train de chanter les louanges. Un peu comme si j’étais en train de lire une violente scène de rupture conjugale pendant qu’un autre couple s’envoyait en l’air dans la maison d’en face. La comparaison sexuelle me vient parce que pour moi, Dieu ne peut être qu’amour.

Situation étrange, donc. Et qui vous paraîtra, comme à moi, encore plus étrange si j’ajoute que nous sommes le 11 septembre et que ce soir, je prendrai l’avion en pensant évidemment à ce que l’association « avion + 11 septembre » produit dans la tête de tout individu en âge de comprendre ce qu’il a vu le 11 septembre 2001. Ce cocktail existentiel assez peu banal (Rushdie + muezzin + avion + 11 septembre) est pourtant le fruit du hasard.

Je lis le livre de Rushdie car je le rencontre à Londres dans quelques jours, mais je suis à Istambul le 11 septembre à cause d’un autre écrivain, qui quitte la ville le 12. Un écrivain turc, prix Nobel de littérature, qui s’appelle Orhan Pamuk et qui est l’auteur d’un des plus grands romans d’amour de ces trente dernières années, Le musée de l’innocence.  Pamuk, qui a lui aussi été menacé de mort parce qu’il a osé parler du génocide arménien, m’a dit un truc essentiel: « Il m’arrive de parler politique parce que je lis les journaux, mais 80% de mon temps, je le passe à être un enfant et à m’inventer des histoires. »

Car nous avons besoin d’histoires. Avant de dormir, quand on est tout petit, et pour continuer à vivre, quand on est adulte. Dans ses Mémoires, Rushdie, qui a été biberonné aux Mille et Une Nuits par son papa, en parle: « L’homme était l’animal fabulateur, la seule créature sur terre qui se raconte des histoires afin de comprendre quelle sorte de créature il est », écrit-il. Il explique que son fils, âgé de 9 ans en 1989, lui avait demandé de lui écrire une histoire qu’il pourrait lire. Il le lui avait promis, se disant que s’il n’était pas capable d’écrire une histoire pour endormir son petit garçon, il était « peut-être un père célèbre mais pas un super papa ».

Le jour où on lui annonce qu’il va sans doute être tué du jour au lendemain, son premier réflexe est de culpabiliser parce qu’il n’a pas encore écrit l’histoire pour son fils. Alors au moment même où il doit quitter la maison pour protéger ceux qu’il aime, il lui fait une autre promesse: chaque jour, à sept heures du soir, il l’appellera pour lui donner de ses nouvelles, de vraies nouvelles dans l’océan de rumeurs au centre duquel va désormais tanguer sa vie. Et à sept heures pile, tous les soirs, aura lieu la conversation de ce père et de fils. Pas un mail, un sms ou un tweet: une conversation. Parler. Ce que nous ne faisons plus. Même à deux bureaux d’écart, au boulot, nous nous envoyons des mails. La tête dans le clavier.

C’est sidérant. Je suis maintenant à l’aéroport-je vous ai dit que j’allais prendre l’avion. Je bois un café turc. Tout autour de moi, comme moi, une marée de têtes penchées sur leurs écrans. Moi le premier. Ça communique en silence. C’est dommage, car le turc, prononcé par une fille, ressemble un peu à un pépiement de rossignol, plein de « tü », de « nü » et de « qü ». Je suis fautif aussi: on préfère tous toucher des peaux plutôt que des écrans, mais on continue à caresser nos écrans. Nos écrans qui font écran. A ce monde plein de »nü » et de « qü ». On communique au lieu de ni… Stop! J’allais dire quelque chose de vulgaire. Je range mes écrans. Je reprends mon livre et je tombe là-dessus. Rushdie parle de lui à la 3e personne, comme Delon. « C’est cette année-là que quelqu’un employa le mot-Google- en sa présence […] Si ce « Google » avait existé en 1989, l’attaque dirigée contre lui se serait répandue si rapidement et si largement qu’elle ne lui aurait laissé aucune chance ». Et je me dit :clavier = mort? Et si nous allions plutôt écouter, à deux mètre de moi, ce rossignol à talons hauts…

 

Chronique martienne, par Christophe Ono-dit-Biot

christophe-Ono-dit-Biot

 

Extrait de The Red Bulletin, par Christophe Ono-dit-Biot.

La vie est formidable: malgré les nouvelles alarmantes, je viens de bondir de joie dans mon bureau. Deux joies, d’ailleurs, et je ne sais pas laquelle me fait le plus plaisir. La première: on me dit qu’on vient de découvrir une fleur sur Mars. La deuxième, nous sommes en mars et David Bowie sort un nouvel album. Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à savoir laquelle me fait le plus plaisir? Parce que les deux informations sont liées! En 1971, Bowie a écrit la plus belle chanson de tous les temps: Life on Mars. L’histoire d’un type dégoûté par l’absurdité de la vie sur terre (« Mickey Mouse s’est transformé en vache », dit-il) et qui se demande s’il ne va pas aller vivre ailleurs. Il s’interroge: « Is there life on Mars? » Trente-deux ans plus tard, avec cette fleur, la planète rouge vient de lui répondre. D’une façon sacrément poétique. On me dit à l’instant que ce ne serait pas une fleur que le robot à roulettes Curiosity vient de découvrir au bout de son bras balai-brosse, mais un bloc de quartz brillant comme une fleur. C’est encore plus poétique: un bijou!

Alors je préviens tout le monde: si quelqu’un ou quelque chose sur cette planète est capable, alors qe David Bowie avait disparu depuis dix ans, de nous envoyer un signal aussi beau le jour où il réapparaît, préparons-nous à découvrir sur Mars quelque chose d’incroyable. Ces êtres ne sont pas seulement télépathes, comme nous l’apprenait Ray Bradbury dans ses Chroniques martiennes, ils on du goût, et ils sont attentionnés.

La découverte est imminente. La réapparition de Bowie en est d’ailleurs le signe annonciateur. Car il est l’un des leurs. Ni homme ni femme, les yeux mi-bleus, mi-vert, rebaptisé Ziggy Stardust (poussière d’Etoile), membre du groupe The Spiders from Mars (Les Araignées de Mars)…Faut-il une dernière preuve? En 1969, sa chanson Space Oddity servit de bande-son à la retransmission par la BBC des premiers pas de l’homme sur la lune.

Oui, Bowie est un martien, et c’est EUX qui lui ont demandé de refaire surface, de se tenir prêt, parce qu’il va se passer quelque chose.

Enfin! Parce que ça fait quand même 2500 ans que ça dure, cette obsession de la vie sur Mars. Depuis l’Antiquité où les Romains intrigués l’ont appelée « Mars », comme le dieu de la guerre, parce qu’elle avait la couleur du sang. Depuis cette histoire de canaux, aussi, qui a tant obsédé Bradbury qu’il a placé en exergue de ses Chroniques une citation de Lord Byron évoquant les canaux de Venise. Des gondoles sur Mars? Et pourquoi pas? On mange bien des pizzas à Kaboul. Combien de livres, combien de films en ont rêvé, de Voltaire qui fit frôler Mars à son Micromégas (1752) à Tim Burton et Mars Attacks (1996); du premier film SF communiste, Aelita de Yakov Protanazov (1924) qui fit de la planète « rouge »-assez paradoxalement-une planète ultra-capitaliste, au Mission to Mars de Brian de Palma (2000) basé sur la découverte par Viking 1, en 1976, d’une colline en forme de visage humain… Il faut la comprendre, cette obsession. Depuis Christophe Colomb en 1492, l’Homme n’a pas eu de territoire nouveau à conquérir, et Mars est la planète la plus proche de nous dans le système solaire. Et puis, elle fait rêver: les années y durent 686 jours, et les volcans culminent à vingt-cinq kilomètres de hauteur, trois fois l’Everest pour le Mont Olympus. De quoi satisfaire les dingues d’escalade.

Si c’est votre cas, préparez dès maintenant vos crampons. Le projet Mars One, soutenu par  le prix Nobel de physique Gerard’t Hooft, prévoit d’emmener d’ici 2023 des humains sur Mars pour y fonder une colonie. Le budget de la mission est très inférieur à celui fixé par la NASA, et ce pour une raison simple: il n’y a pas de billet de retour. Malgré cela, un millier de volontaires se sont déjà inscrits (mars-one.com), alors si çà vous intéresse, fissa! Un programme de télé-réalité filmera l’aventure, vous offrant une célébrité dont vous ne pourrez pas profiter…sauf avec les Martiennes. Mais on vous l’a dit: elles sont visiblement très attentionnées, et on le rappelle, télépathes, c’est-à dire qu’elles devinent le moindre de vos désirs. La vie est formidable.

 

 

 

L’amour et le bernard-l’ermite, par christophe Ono-dit-Biot

christophe-Ono-dit-BiotExtrait de The Red Bulletin, par Christophe Ono-dit-Biot.

Mais regardez le donc, ce pays! engoncé dans sa frilosité, n’osant plus rien, tout recroquevillé, on dirait un bernard-l’ermite, pointant tout juste l’extrémité de ses pinces hors de sa coquille de peur de se faire manger le reste! Alors que franchement, nos musées sont pleins, nos mathématiciens rayonnent, nos architectes élèvent des tours partout à la surface du globe, Enki Bilal vampe les collectionneurs chinois, Omar Sy triomphe à Los Angeles comme « The Artist » dujardin et le chien Uggie avant lui, et que février a aussi un quatorzième jour.

Pourquoi je parle du 14 février, fête de l’amour depuis l’antiquité (chaque 14 février, en l’honneur du dieu Lupercus, des jeunes gens ivres et à moitié nus couraient dans les rues de Rome armés de peau de chèvre pour aller toucher les jeunes filles qui se laissaient faire parce que c’était le dieu de la fertilité…)? Parce qu’il y a une semaine, j’interrogeais un ami indonésien sur le rivage d’une plage du bout du monde. Je précise « indonésien » parce que c’est important. Pour Emmanuel Todd, le démographe que le monde nous envie, l’Indonésie est la prochaine grande puissance planétaire. Donc quand mon ami indonésien parle, il faur comprendre que c’est notre futur maître qui s’exprime. Respect. « Pour toi, ça représente quoi l’Europe par rapport à l’Asie ou aux Etats-Unis? », je lui demande. Et Agung (c’est son prénom) me répond : »Le Etats-Unis, c’est la liberté, l’Asie, c’est le travail et l’Europe, c’est la culture. » La culture? »Oui, tout ce qui élève, me dit-il, l’art, l’élégance, le patrimoine qui connecte au passé… ». Et comme je lui objecte que la Chine a construit, en 2011, 395 nouveaux musées, il me rétorque: « Ah oui? Et pour quel effet? Toute la Chine déferle dans les musées européens. Et je te rappelle à combien a été estimée la tour Eiffel quand un cabinet d’experts s’est amusé à le faire: 435 milliards d’eruos, excuse-moi, mais le patrimoine culturel, ça pèse ». Continuant mon enquête, je demande alors au futur maître du monde: « D’accord pour l’Europe, Agung, mais la France, ça représente quoi pour toi? » Il marque une pause et, les yeux devenus si pétillants que je me suis senti immédiatement propulsé dans la peau d’une proie, il lance: « La France, c’est l’amour! »

Et du coup, sur cette plage du bout du monde où le plancton phosphorait, j’ai repris confiance en mon pays. Parce qu’il aurait dit « la sidérurgie » ou « les voitures low cost », je serais allé illico me noyer dans les vagues écumeuses. Mais il avait dit l’amour! On était sauvés! Car Lakshmi Mittal peut voir fondre sa fortune, les tours de Shanghai s’écrouler, les puits de pétrole se tarir, de l’amour, il y en aura toujours. C’est la seule ressource naturelle inépuisable, regardez donc autour de vous! Tenez, vous, oui, Monsieur, levez la tête: ces gambettes gainées de cuir caramel, soutenant ce corps emmitouflé de laine caressante d’où émerge cette jolie tête aux grands yeux de chats, sommée d’une cascade de cheveux blonds, ne vous donnent-elles pas envie d’échanger sur le redressement productif sur une peau de bête, au coin du feu? Et vous Madame, regardez donc ce jeune homme, là, cet étudiant sanglé dans sa parka d’esquimau, il de beaux yeux bleus limpides, il a la vie devant lui, mais il a un peu froid et serait tellement bien entre vos doux bras tièdes, contre votre gorge de cygne devenue valeur refuge.

Et si la relance de l’économie passait par l’amour? Bilan carbone hyperpositif, recyclage possible, flexibilité de l’outil de production, absence de barrières douanières et, surtout, gratuité de la main-d’œuvre, franchement que demander de plus à cette géniale matière première? On s’entête avec le gaz de schiste, il a plus énergique et moins polluant: le soupir orgasmique. Avec en plus, l’avantage démographique. Deux être qui s’aiment en produisent parfois un troisième, et la démographie, c’est l nerf de la guerre de la croissance.

Alors ce soir là, sur le sable de cette plage, j’ait fait l’amour en pensant à l’avenir économique de la France. Et celui-ci souriait. Un petit cri surgit soudain de la bouche de ma partenaire. Une créature des sables venait de lui pincer les fesses. C’était un bernard-l’ermite. Sorti de sa coquille, il s’était décoincé.

 

Quel régal, c’est festival! Par Christophe Ono-dit-Biot.

christophe-Ono-dit-Biot

 

Extrait du magazine The Red Bulletin. Par Christophe Ono-dit-Biot.

Festival. Mot magique. Avec »estival » et « carnaval ». Quand je l’entends, les souvenirs crépitent: tapis rouge et souliers vernis, gambettes de star et olive verte dans le Martini. Le festival de Cannes, évidemment. Peter Doherty, coiffé d’un chapeau de quaker, costumé de noir, une fine chaîne d’acier par-dessus sa cravate, me tendant sa bouteille de Bourbon après la projection de Confession d’un enfant du siècle et me confiant que quand il était jeune, il travaillait dans un cimetière et qu’il avait « adoré ça ». Ou Emmanuelle Devos, lâchant dans le taxi pour Cannes confidentiel: « Dès que j’arrive à Cannes, je me transforme en conne. » La faute aux belle robes, aux photographes, à la compétition entre actrices, à la jalousie qui monte et à la peur de ne pas être assez glamour…

La plus belle pause pipi de ma vie: coincé entre Bob de Niro et James Woods pendant l’entracte de la version longue de Il était une fois en Amérique. « Ca te fait quoi de te revoir? », demande Bob de Niro à son vieux pote. »On avait la classe », répond James Woods en urinant sur la faïence. C’est ça pour moi un festival: un moment où le corps reprend ses droits, où même les légendes ont une vessie.

Je dis »festival » et je pense à « musical ». Je me souviens de la boue et des tentes igloo, de la bière et des guitares, des filles et des garçons électriques poursuivant le même rêve de ressusciter les grand-messe de l’île de Wight ou de Woodstock…Pourquoi woodstock est-il légendaire? Parce que son programme politique, ainsi rédigé par Michael Lang (à ne pas confondre avec Jack) en 1969, fait toujours rêver: »trois jours de paix et de musique. Des centaines d’hectares à parcourir. Promène-toi sans voir un gratte-ciel ou un feu rouge. Fais voler un cerf-volant. Fais-toi bronzer. cuisine toi-même tes repas et respire de l’air pur ».

Un festival est le lieu d’une utopie.

125000 personnes pour Avignon et ses théâtres (et on dit que c’est élitiste), 700000 à Lorient pour le festival Interceltique (et on dit que la cornemuse n’a pas d’avenir!) : comment expliquer des centaines de milliers de gens qui migrent, ensemble, vers un même endroit, pour partager une même émotion…Facebook et YouPorn n’ont donc pas tout tué? « Les réseaux sociaux invitent de plus en plus à se retrouver dans la vie physique. Les échanges virtuels ne suffisent plus », écrit Rémy Oudghiri dans son remarquable Déconnectez-vous (Arléa). Il parait qu’aux Etats-Unis, on appelle ça la révoltuion de « real life ». Le festival serait-il le levier de ce formidable retour à l’humain? Torse nu devant une scène de rock avec une fille sur les épaules qui t’enteserre le cou de ses cuisses ou en smoking sur un tapis rouge, même sensation de faire partie d’une grand-messe profane, d’oublier son petit Moi pour le grand Nous, le grand Tout…

Essayiste brillant mais scrogneugneu, Philippe Muray le déplorait avant de mourir.Un nouvel homme est né, non plus l’homo sapiens sapiens, « l’homme qui sait qu’il sait », mais l’homo festivus festivus, « l’homme qu fête la fête ». Un homme pour qui, dénonçait-il, « tout se dissout dans l’effervescence de la fête, dans l’étalage d’une « fierté » unanime dont les individualités sont euphoriquement abolies », Après l’histoire, 1. Ah! ce que ça l’agaçait, ces grandes célébrations collectives! Mais comment pouvait-il oublier, ce mécontemporain, que  dans cet appétit pour le festif se cachait une vibrante nostalgie pour ces grands festivals antiques dont les orgies en bikini de Spring Break sont l’avatar actuel: saturnales, lupercales, avec ces hordes de jeunes gens habillés de peau de bouc et coursant les filles? Un appel à la résurrection de ces dionysies, pleines d’alcool et de spectacles, qui faisaient dire à Nietzsche, fantasmant à mort: « Sous le charmes de Dionysos, non seulement le lien se renoue d’homme à homme, mais la nature(…), hostile ou asservie, fête sa réconciliation avec l’homme, son fils prodigue. L’esclave devient un homme libre… »? Comment pouvait-il ignorer que toujours, lorsque le soleil paraît au-dessus de ces grandes villes où nous vivons, toujours plus connectés et toujours plus solitaires, le besoin de peau, de sueur, de nerfs, de communier sans autre dieu que nos idoles, se fait sentir, exigeant d’être assouvi collectivement? Festival. Festivital.

 

 

Un chèque et mat, par Christophe Onot-dit-Biot

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Extrait de The Red Bulletin, par Christophe Ono-dit-Biot.

Zlatan. toujours Zlatan. Qui marque, qui enthousiasme, qui prend un rouge, qui déchaîne les foules quand même, qui a maintenant un verbe à son nom, comme Zidane eut sa statue, il y a peu, devant le centre Pompidou, en gigantesque donneur de coup de tête grâce à l’artiste Adel Abdessemed. Trop pour un seul homme? Il faut comprendre: « Il n’est pas d’homme plus heureux que dans un stade », disait Camus, qui était gardien de but, comme tous les écrivains. Et qui savait la dimension fantasmatique du sport, son incroyable capacité à vendre du surhomme dans un monde moutonnier. Bien des régimes fascistes l’ont compris, voyez Leni Riefenstahl en Scorsese du Reich, filmant Les Dieux du stade aux muscles bandés et nus bien avant les calendriers du Stade Français. Il n’y a pas qu’elle. Le monde soviétique aussi, avec ses célèbres programmes d’injections hormonales ou l’Amérique en guerre froide et sa gonflette nationaliste.

La Chine contemporaine est un cas intéressant: l’obsession de la médaille y impose un système de détection et d’orientation des futurs athlètes dès l’âge de trois ans, sur critères. La nageuse Ye Shixen, championne de 16 ans, confiait au quotidien britannique the Guardian qu’elle avait été orientée vers la natation dès 6 ans parce que sa « maîtresse d’école avait remarqué qu’elle avait de grandes mains ».

Dernièrement, le Qatar, avec ses investissements colossaux, montre que l’émirat, comme les autres, se sert du sport comme levier diplomatique, c’est à dire politique, c’est à dire économique, c’est à dire culturel. Au risque de ravaler le sport au rang de prétexte?

Loin de cette dimension pragmatique, utilitaire su sport, qui remonde d’ailleurs à l’Antiquité (la trêve olympique comme moyen de faire une pause dans la lutte à mort que se livraient les cités grecques), il reste une dimension imaginaire, créatrice, poétique du sport. Connaissez-vous le « porter d’épouse » (wife-carrying en anglais), dont le dernier championnat du monde (2012) a été remporté par le finlandais Taisto Miettinen et sa moitié Kristiina? Il s’agit d’une course de 250 mètres avec saut de haie et étendues d’eau à traverser, qui se pratique impérativement en couple: l’homme porte sa femme sur son dos, qui se retrouve tête en bas dirigée vers les fesses de son mari dont elle serre le cou amoureusement entre ses cuisses musclées.

A l’heure où un mariage sur deux se termine par un divorce, je me dis que c’est le sport idéal à promouvoir.

Plus poétiquement encore, j’ai eu la chance il y a quelques semaines de faire l’expérience d’un sport qui n’existe pas. Ou plutôt qui n’existait jusqu’alors qu’entre les pages d’un album de bandes dessinées: Froid Equateur, d’Enki Bilal (1992). Ça s’appelle le chess boxing: c’est un mélange de boxe et d’échec. On commence par la boxe: les deux adversaires montent sur le ring, se « zlatanent » à coup de poing, et au bout d’un round, on passe aux échecs. Les deux impétrants s’assoient face à face sur le ring autour de l’échiquier qu’on vient d’apporter, et, casque sur les oreilles pour mieux se concentrer (on leur passe le bruit de l’océan), ils échangent cette fois les coups de pion. On peut gagner soit par mat, soit par K-O.

Ce jour là, en présence d’Enki, un sport inventé dans une oeuvre d’art devenait réalité. C’était un peu comme une mise au monde, avec en accoucheuse Charlotte Rampling, qui présentait la rencontre, et en parrain l’artiste néerlandais Lepe Rubingh, fondateur de la World ChessBoxing Organisation. Dans une ambiance survoltée, Leonid »Granit » Chernobaev s’imposa sur « Anti-Terror » Frank Stoldt, ne gagnant rien d’autre que la gloire d’avoir mis un peu de beauté du geste dans la laideur immobile du quotidien. Et celle d’avoir imposé deux messages:

1- la mise en pratique, enfin advenue, du beau précepte antique dont avait rêvé la renaissance: mens sana un corpore sano (« un esprit sain dans un corps sain »). Autrement dit la tête et les jambes, c’est mieux que seulement les jambes,

2-les plus beaux des sports sont peut-être ceux qu’il nous reste à inventer.

 

 

 

De l’intérêt du détail, par Christophe Onot-dit-Biot

christophe-Ono-dit-Biot

Extrait de The Red Bulletin, par Christophe Onot-dit-Biot.

Le grain de beauté au-dessus de la lèvre de Cindy Crawford, le vodka-Martini « au shaker, pas à la cuillère » de James Bond, la cendre de cigare dans le gris légendaire d’Enki Bilal, la détonation surprise par le preneur de son, Travolta dans Blow Out de Brian De Palma, les yeux vairons de David Bowie, la finesse inattendue d’une bulle de champagne sur le palais, le sourir d’une serveuse, un soir de grande fatigue…On dit que le diable se cache dans les détails. Sans doute aussi, beaucoup, de ce qui fait le charme de la vie.

Et son prix.

Du lissage des aspérités au pragmatisme béat, la société contemporaine a tendance à oublier. Attendez un avion à l’aéroport Suvarnabhumi de Bangkok, à New York JFK ou à Venise-Marco Polo: toujours le même ballet d’enseignes identiques, les escalators horizontaux stéréotypés, les mêmes propositions de massage au kilomètre, les mêmes lounges avec les mêmes latte machiatto, les mêmes mines sombres, les mêmes yeux rivés sur les mêmes écrans iPad.

Jusqu’à ce qu’un détail enfin te crève l’oeil, percute ton cerveau-l’effluve d’un parfum qui te ramène à l’enfance, le tatouage d’un poulpe minuscule sur l’épaule d’une femme d’affaire asiatique-et y projette une image lumineuse de promesses qui change complètement ta journée. Paradoxe du détail, qui serait une partie, alors qu’il fait le tout. Qui serait négligeable, alors qu’il est stratégique. Le détail singularise, embellie, enrichit. au sens propre. Les designers en particuliers, talibans du détail (pour eux une chaise n’est jamais une chaise) et les observateurs en général. « Une poignée d’homme parvient à s’enrichir simplement en pretant attention aux détails que la plupart négligent », déclara un jour le tycoon Henri Ford. Oscar Wilde, à l’inverse, professait que « les détails sont toujours vulgaires ». Il es mort sans le sou…

« Ce n’est qu’un détail »: on ne formule pas plus faux. pour le rendre invincible, la nymphe Thétis, mère d’Achille, avait plongé son enfant dans les eaux du Styx. en le tenant par la cheville. Un détail. C’est précisément là que Pâris l’atteindra d’une flèche: le détail qui tue. Comme le morceau de salade qui se loge entre les dents de la ravissant fille que vous avez voulu inviter à dîner et qui vous la fait voir tristement ou la goutte de sang que l’assassin négligeant oublie de nettoyer entre les lattes du plancher et qui sera révélée par la fluorescéine des enquêteurs.

Le détail tue quand on l’ignore. Mais forge un bouclier d’acier à celui qui en maîtrise la science. Un alibi ne passe que gorgé de détails.

« Comme ça, tu étais au restaurant X?

-Oui, ils ont installés les sofas dessinés par les Campana. Et l’aquarium, avec ce requin qui louche, quelle merveille!

-Et tu as pris?

-Cet étonnant dessert au yuzu et thé vert matcha concocté par le chef japonais. Ses plats sont de véritables tableaux ».

Les tableaux, tiens, qui ne sont parfois mythiques que grâce à un détail. Le miroir au fond des Ménines de Velazquez, qui a tant fait jaser, ou le portrait de Mademoiselle Rivière, par Ingres: jolie demoiselle, mais qui va mourir. Personne ne le sait, sauf ses parents et le peintre qui a posé sa signature sur un brin d’herbe à ses pieds, pour en dire la fragilité. « L’art est fait d’un détail bien choisi », disait Truman Capote.

L’art, mais aussi l’histoire, qui ne retient, précisément, que les détails: la passion de Louis XVI pour les serrures, lui qui n’arrivait pas à actionner celle de sa Reine. L’amour d’Hitler pour les chiens, lui qui avait la haine des hommes. Ce qui me fait penser à cette horrible phrase su « le détail de l’histoire ». Précisément, c’est ce détail qui compte, quelque peu massif, Monsieur.

Comme cet astéroïde non prévu , qui il y a 65 millions d’années, décima les dinosaures en refroidissant la terre. Ou cette connaissance qui, au lieu de la baignade prévue, préféra bouquiner dans sa chambre et échappa à la vague « tsunamesque » qui s’abattit le 26 décembre 2004. « C’est un détail sans importance », je ne peux plus entendre cette phrase. Trop d’enjeu: bien sûr que le diable s’y cache. Mais dieu peut-être aussi. Léonard de Vinci, qui rivalisa avec lui, ne le savait que trop: »les détails font la perfection, et la perfection n’est pas un détail ».

 

 

 

 

La culture aide à jouir, par Christophe Onot-dit -Biot

Extrait de The Red Bulletin, par Christophe Onot-dit -Biot.

Oui l’érudition est une forme de jouissance. Ça fait du bien par les temps qui courent!

Octobre, apogée des prix littéraires, des expositions majeures, et des films ultra-attendus. Amour, de Michael Haneke, palme d’or à Cannes, sur l’agonie dans son lit d’une octogénaire. Pour s’en remettre, Skyfall, le nouveau James Bond. James Bond meurt aussi, mais pas dans son lit. Et renaît sous la douche en compagnie de Bérénice Marlohe, la nouvelle James Bond Girl française, aperçue dans une publicité en train de se rouler dans l’herbe avec une tartine de fromage. Du rayon frais au stand de tir: il y en a qui vont vite .

Octobre, moment doux, mais un peu froid, on se serre dans nos grands manteaux, on va donc au cinéma, et puis rêver au Louvre sur les statues de déesses en attendant d’en rencontrer une en vrai.

On commence à boire des chocolats chauds avant le whisky, avec un magazine sur les voyages lointains, ou un livre de Modiano, car Modiano sort toujours ses livres en octobre.

Octobre, mois culturel. Qu’est-ce que la culture? « C’est ce qui reste quand on a tout oublié », aurait dit Edouard Hériot. Je n’ai rien contre Edouard Herriot, inventeur de l’expression « français moyen ». N’empêche, je trouve ça stupide. Ou est-ce moi qui le suis? Quand on a tout oublié, il ne reste rien pas vrai? Herriot voulait-il dire « quand on presque tout oublié »? Admettons. Mais je ne vois pas pourquoi, quand on presque tout oublié, on se souviendrait davantage de Guernica de Picasso ou des possédés de Dostoïevski que du visage de son fils ou d’une plongée sous-marine de folie. Or, je ne crois pas que la paternité ou le goût de la plongée sous-marine fasse partie de la culture stricto sensu.

C’est par ailleurs fort dommage. Pour moi, loin d’être un bagage obligé, la culture c’est un peu comme la paternité ou la plongée sous-marine. Un dopant existentiel, un Viagra pour l’âme, qui diffuse ensuite dans tout mon corps. La culture me fait vivre, me fait jouir. Je ne crois pas être un cas isolé: avez-vous bien regardé les gens dans un musée, quand ils vont seuls, qu’ils ne parlent pas, qu’ils ont laissé de coté leur portable, et qu’ils semblent communiquer avec un Rothko ou un Rodin comme si les toiles et les statues avaient été réalisées pour eux? Avez-vous vu le visage d’une fille plongée dans un grand livre? Le regard absent mais tendu, comme absorbé par son propre plaisir, la lèvre un peu brillante, cœur qu’on sent battre , comment dirais-je…différemment? Les grands livres vous restent à vie dans la tête parce qu’ils vous la changent. La tête. Et la vie. Pour moi, un trio magique composé de Gatsby le magnifique, 1984 et Les Fleurs du Mal. Vous?

Et quand on me dit que la culture, c’est snob, que c’est discriminant et que ça intimide, je rappelle qu’on n’est pas obligé d’être titulaire d’un doctorat pour être sensible à une phrase comme :  » Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. » C’est tiré de L’Isolement de Lamartine.

Snob? Pourquoi ça serait snob, quand on aime quelque chose, de savoir d’où ça vient? Comme le vin que vous fait goûter un ami, ou une fille rencontrée un soir par une nuit où vous vouliez, justement, rompre l’isolement. D’où viens-tu, inconnue? A quoi ressemble le pays où tu as grandi? Initie moi à ta culture… Et nous ferons des rapprochements.

Car c’est ça qui est génial, avec la culture: les rapprochements qu’on peut faire. Voir dans Hunger Games une revisitation du mythe du Minotaure.

Et l’hommage aux performances sensuelo-mystiques d’Yves Klein, l’homme du « bleu Klein » dans le dernier clip du rappeur Spank Rock (Car Song). On voit tout, tout est lié, les neurones adorent ça, ils connectent comme des dingues, libèrent des shoots d’endorphines. Dieu que c’est terriblement bon!

Le problème, c’est qu’il paraît que c’est fini. Internet, nous dit le philosophe Michel Serres, a enterré « l’ère du savoir ». Plus besoin de connaître les choses, puisque la toile s’en charge pour nous, en un seul clic. La même mémoire pour tout le monde, donc. Permettez-moi d’être sceptique: d’abord, ça ne sert à rien d’échanger des idées si tout le monde a les mêmes. Ensuite, depuis Platon jusqu’à Terminator, ma culture, justement, m’a appris à me méfier des machines. Surtout quand il s’agit de jouir.

 

 

 

 

 

 

La rentrée, c’est par là – Par Christophe Ono-dit-Biot.

Extrait de The Red Bulletin, par Christophe Ono-dit-Biot.

Quand j’étais petit, je me consolais de devoir quitter mes shorts, le sable doré de la plage et le creux sensuel et écumeux des vagues en pensant aux copains que j’allais retrouver à l’école, aux nouvelles filles dont je pourrais admirer la blondeur pendant les dictées, et à la nouvelle saison d’Albator, qui allait commencer. Aujourd’hui, à quoi je pense? Je crois que je ne pense pas . Je ne pense plus. Je suis une éponge. Comme vous. Prêt à absorber toutes les informations de la rentrée, la main gauche (ou pour vous droite) serrant bien mon iPhone 5, levant l’appareil jusqu’à mes rétines pour ne rien manquer du fil des 140 signes qui, le temps passant, ressemble de plus en plus à un fil à la patte, pire, à un fil au cerveau, ce qui est consternant vu les stupidités qu’on y lit. surtout les jours d’Eurovision.

Est-ce contagieux? En tout cas, c’est irrémédiable. nous voilà bel et bien entrés dans l’ère de l’esclavage consenti, qui ne tolère hélas aucun Spartacus.

Spartacus, c’est le gladiateur qui libéra les esclaves du joug de l’Empire romain au premier siècle avant J.C. Un héros toujours glorifié dans les anciens pays de l’Est, d’où le nom que porte encore le club de foot de Moscou, le Spartak.

esclaves, donc, mais volontaires. en effet, qui serait prêt à suivre aujourd’hui le type qui nous demanderais de jeter notre portable aux orties? Nous en avons trop besoin. Et puis d’ailleurs aujourd’hui, Spartacus serait sur les réseaux sociaux.

Qu’y lira-t-on ce mois-ci, sur notre écran minuscule, qui nous rend myope avant l’âge? Le inévitables marronniers de la rentrée. Les embouteillages sur les routes de vacances, les augmentations du prix de l’essence, le pouvoir des franc-maçons, les ruptures aoûtiennes de stars retouchées au botox puis la palette graphique, et les derniers mots de Valérie, beaucoup moins incisifs depuis qu’elle tourne son pouce sept fois dans sa langue, on aura droit aussi aux éternelles réjouissances post-estivales, scandale sexuel fétichiste à base de pied ou d’oreilles, catastrophe naturelle avec sous-entendus apocalyptiques ( ah, cette expression « catastrophe naturelle » aucune catastrophe n’est naturelle, toute catastrophe est un scandale!).

Heureusement, la rentrée est aussi littéraire; ça permet de lire de belles phrases. » Ton corps inerte me persécute. »; « L’étrange liberté de qui n’a plus personne. » (réanimation, Cécile Guilbert). Autrement plus stylé que Fifty Shades of Grey, l’aventure romanesque qui passionne les ménagères américaines et qui arrive en France cet automne. dix millions d’exemplaires vendus outre-Manche pour cette histoire d’amour SM entre un milliardaire qui aime lier plutôt que se lier, et une étudiante vierge très attachée… La France marchera t-elle dans la déviance? Mise en bouche: »Christian, debout sur moi, attrape une cravache en cuir tressée. il est uniquement vêtu d’un vieux Levi’s délavé et déchiré. Il agite la cravache doucement dans sa paume tout en baissant les yeux vers moi. […]. « Ne bouge pas , grogne-t-il. Ou je continue à te fesser ». On a les liaisons dangereuses qu’on mérite…Universal vient d’acheter les droits cinéma, et Bret Easton Ellis, l’immense auteur d’American Psycho, le même qui tient le dépeceur de Montréal pour un fucking amateur, lance en 140 caractères (décidément…) des idées pour le casting: Ryan Gosling, qui tenait le volant dans Drive et Kristen Stewart, qui préférerait la banquette dans Sur la route. Je trouve que ça roule. autre livre de la rentrée littéraire: Snuff, de Chuck Palahniuk, l’auteur de Fight Club. « Un roman à suspense se déroulant entièrement pendant un gang-bang », prévient l’auteur.

Pourquoi est-ce que tout le monde pense au sexe, en cette rentrée? Parce que c’est le temps des marronniers, dont la floraison est réputée mettre les femmes en émoi à cause du parfum très particulier exhalé par ses panicules dressées (c’est le terme…)? Parce qu’on a besoin de se consoler et qu’Albator, ça va quand on a sept ans? De toute façon, je m’en moque. Serais-je désabusé? allons! Je viens de quitter un hôtel superbe accroché à la côte italienne, avec la Méditerranée toute bleue comme fond d’écran réel… Crawl, écriture, amour, negroni, et spaghetti. L’avion me ramène en France, la tour Eiffel n’a jamais été aussi métallique, le paradis est derrière moi et vous voudriez que ça aille bien?