Archives du mot-clé est ce bien raisonnable?

…De porter un costume beige ?

2013060845.0.1161727961beige_1

Extrait de M le magazine du Monde,

par Marc Beaugé, illustration Bob London.

SI L’OUVERTURE DE LA SAISON DES MARIAGES a marqué pour certains hommes le début de la quête de la jeune femme qui acceptera de s’effeuiller lors d’un enterrement de vie de garçon, elle a représenté pour d’autres le coup d’envoi de la recherche du bon costume, formel mais cool, chic mais suffisamment estival pour ne pas apparaître complètement comprimé. Car, si les enterrements de vie de garçon peuvent être chauds, les cérémonies de mariage s’avèrent souvent bouillantes, en plein été.

Ainsi, au fil de leurs pérégrinations et séances d’essayage en boutiques, ces jeunes hommes se verront très certainement offrir la possibilité d’investir dans un costume de couleur claire, et vraisemblablement beige, par des vendeurs jamais à court d’arguments. Il ne coûte en effet rien d’essayer de faire avaler à un novice qu’« un costume beige permet de rester au frais », qu’« il est beaucoup moins salissant qu’on le dit », qu’« il ira très bien avec votre teint halé » et qu’en prime, tenez-vous bien, « il revient à la mode, vous n’avez pas lu GQ ? »

Evidemment, il ne faudra rien croire de ce discours de bonimenteur prononcé par des vendeurs généralement aussi mal intentionnés que fagotés. Car le costume beige, qu’il tende sur le blanc cassé ou le marron clair, en lin ou en coton doublé ou non, porte en lui des défauts rédhibitoires. Le plus important d’entre eux est d’apparaître rapidement froissé et avachi, donnant à son propriétaire un air incontestablement négligé. Ainsi, pour peu que le trajet en voiture entre la mairie et la salle de réception excède les trente secondes, il est probable que celui-ci sera, au moment du vin d’honneur, le plus chiffonné des convives, et intérieurement le plus froissé.

Plus tard, dans la soirée, il y a également fort à parier que la théorie selon laquelle les costumes beiges ne sont pas aussi salissants qu’on le dit soit battue en brèche. Car un verre de vin rouge atterrissant sur un costume beige fera toujours plus de dégâts que le même verre sur un costume marine. Au terme de la noce, il est vraisemblable que l’allure dudit costume beige ressemble à s’y méprendre à celle de la nappe autour de laquelle les cousins de la mariée, particulièrement vociférants, sont attablés.

Au moment de mettre au point sa tenue pour un mariage, ou d’investir dans un costume estival, il s’avère donc préférable de négliger l’option beige pour se concentrer sur des choix plus adaptés à un mode de vie actif, incluant potentiellement conduite et taches de gras. Concrètement, on conseillera de se doter d’un costume marine ou olive, en pur coton ou seersucker. Car bien plus que la couleur, c’est la matière qui fait d’un costume, un costume estival. Et le beige qui fait d’un costume, un costume jetable.

 

…De couper son jean pour en faire un short ?

Si les actes consistant à "couper la parole", "couper les cheveux en quatre" ou encore "couper la route" se révèlent socialement mal acceptés, il semblerait que cette pratique stylistique bénéficie, pour sa part, d'une grande tolérance.

Extrait de M le magazine du Monde,

par Marc Beaugé, illustration Bob London.

Si les actes consistant à « couper la parole », « couper les cheveux en quatre » ou encore « couper la route » se révèlent socialement mal acceptés, il semblerait que la pratique consistant à « couper son jean pour en faire un short » bénéficie, de nos jours, d’une grande tolérance. A l’approche des vacances et au moment où l’envie de « couper » se fait de plus en plus pressante, de nombreuses jeunes femmes et de plus en plus d’hommes procèdent à l’amputation de leur jean. Concrètement, les choses se passent souvent ainsi. L’opérant saisit le jean le plus moche de sa pile, puis l’enfile devant le miroir en pied de sa chambre. Il se munit alors d’un stylo à pointe fine qui lui permettra d’indiquer, d’un point léger, la bonne hauteur de coupe. Une fois cette opération simple effectuée, il ôte son jean et, sans même prendre la peine de se recouvrir les fesses, se saisit de la paire de ciseaux dégotée, au choix, dans la trousse de son enfant ou dans le tiroir sous le four, dans la cuisine.

C’est alors que les choses se compliquent. Le premier enjeu consiste à repérer le petit point de stylo, en le distinguant d’éventuelles taches ou traces d’usure. Cela peut prendre jusqu’à quinze minutes. Une fois le point repéré, il faut bien entrer dans le vif du sujet, et couper net. Ce que ne permet pas forcément la première paire de ciseaux venue. En effet, si celle-ci est habituée à couper des feuilles de papier ou de la ficelle de boucherie utilisée dans le ficelage du rosbif, elle pourrait éprouver de grandes difficultés à trancher une toile de jean épaisse. A l’endroit de la coupe, elle laissera même sans doute une vilaine dentelure.

PLUSIEURS HEURES DE TRAVAIL

Même si la coupe est nette, l’affaire est encore loin d’être gagnée. Au moment d’enfiler le jean devenu short, il est en effet très probable que l’opérant constate, au choix, que ledit short est trop long et qu’il faut tout recommencer depuis le début, ou bien que ledit short est désormais trop court, et qu’il faut simplement y renoncer, au risque de passer pour un sacré allumeur ou une terrible allumeuse. Car, ne nous mentons pas, le jean coupé ne tombe jamais au bon endroit du premier coup (rappelons que la bonne longueur du bermuda d’homme se situe 5 cm au-dessus du genou, alors que celle du short de femme dépend beaucoup de son physique). Si par miracle, et au bout de plusieurs heures de travail, l’opérant parvient à un résultat qui le satisfait, il pourra se bercer, quelques jours, de l’illusion que l’été sera le sien et que, pendant que les autres crèveront de chaud dans leur pantalon, lui pourra se pavaner dans son short en jean.

Evidemment, l’illusion ne durera guère. Car le jean coupé, s’il peut séduire les individus souhaitant se donner l’air d’un habitué des festivals de rock, a tendance à très mal vieillir. Rapidement, des franges disgracieuses apparaîtront à l’endroit de la coupe. Pire, il est vraisemblable que la toile de la poche, une fois remplie d’objets usuels, vienne dépasser en bas du short de façon totalement pernicieuse. Ainsi, au terme de bien des efforts, l’opérant passera pour un être d’une grande inélégance. Il est également probable que la paire de ciseaux utilisée pour l’opération sera mal en point, que son enfant sera pénalisé dans les exercices de découpage en classe ou que son rosbif sera désormais fort mal ficelé. Alors qu’il aurait été si simple d’acheter un bermuda ou un short en magasin.

 

…De mettre les pieds sur le bureau ?

Si cette pratique s'affirme comme la manifestation de l'impunité et de la surpuissance, elle peut s'avérer décrédibilisante pour peu que l'on néglige une donnée technique importante.

Extrait de M le magazine du Monde, illustration Bob London.

Par Marc Beaugé.

Si la pratique consistant à retirer ses chaussures et à déambuler en chaussettes s’est largement généralisée dans les open-spaces, au point que l’on peut même se demander si un marché de la chaussette de bureau ne va pas prochainement émerger (ces chaussettes-là seraient avant tout dépourvues d’odeur, de trous et d’imprimés Mickey), la pratique consistant à conserver ses chaussures et à placer ostensiblement ses pieds sur son bureau n’a pas disparu. Au contraire, elle semble même renforcée dans sa fonction symbolique.

De fait, s’il faut bien quelques mois d’ancienneté pour oser se rendre en chaussettes jusqu’à la machine Selecta de l’étage, il en faut beaucoup plus pour oser se caler confortablement dans le fond de sa chaise et mettre ses jambes à l’horizontale. Pour ce faire, il convient d’abord de disposer d’un plan de travail individuel et de s’y sentir parfaitement à l’aise, à l’abri d’une réorganisation interne susceptible d’imposer, à tout instant, le partage dudit plan de travail avec un nouveau venu. De façon plus évidente encore, il faut se sentir complètement insoumis à quelque forme d’autorité pour oser « lever le pied » de façon si ostentatoire. Valeur inverse du retroussage de manches, le plantage de souliers sur bureau apparaît en fait, sans conteste, comme un luxe réservé aux patrons et aux patronnes.

IMAGE DU PATRONAT FRANÇAIS

Pour autant, si cette pratique s’affirme comme la manifestation de l’impunité et de la surpuissance, elle peut s’avérer décrédibilisante pour peu que l’on néglige une donnée technique importante. Si les candidats aux entretiens d’embauche s’entendent répéter que les recruteurs les jugeront aussi à l’aspect de leurs chaussures, les chefs ne devraient jamais oublier qu’ils peuvent être, eux, jugés sur la qualité de leurs semelles. Ainsi, la stature de Barack Obama en prit un coup lorsqu’une photo de lui, les pieds sur le bureau, dévoilait au monde des semelles ornées d’un trou de la taille d’une pièce de deux euros.

Afin d’éviter un tel revers, il convient aux patrons et aux patronnes de surveiller leurs semelles, en commençant par slalomer soigneusement, sur les trottoirs, entre chewing-gums et déchets canins. Une fois ce défi relevé, il est recommandé aux femmes de ne pas pousser trop loin la provocation, et d’éviter d’exhiber des semelles rouges Louboutin ou des semelles ornées des logos de maison de luxe (ceux-ci peuvent généralement être facilement grattés avec un petit couteau). Il est souhaitable que les hommes portent, eux, des chaussures à semelle cuir.

Pour un supplément de style, la semelle peut même se cirer avec le même produit que le chaussant, comme le faisait le très chic réalisateur Vittorio De Sica. En cas de difficulté, suggérons aux patrons et aux patronnes d’exiger du Medef le financement de formations « grattage de logo » et « cirage de semelle ». Après tout, c’est l’image du patronat français qui est en jeu.

 

 

…De porter un smoking à pois ?

Illustration Bob London pour M le magazine du MondeExtrait de M le magazine du Monde,

par Marc Beaugé, illustration Bob London.

Si les polémiques successives concernant le « mariage pour tous », l’intervention française au Mali ou encore l’expulsion de sa maison de retraite d’une personne âgée dans l’incapacité de régler son ardoise (l’inverse de Gérard Depardieu en somme) ont occupé le champ médiatique ces derniers temps, elles n’ont pas réussi à faire oublier le véritable sujet d’intérêt de ce début d’année. Au vrai, il aurait fallu bien plus pour que l’on se remette d’avoir vu débarquer, lors de la cérémonie du Ballon d’or, le footballeur Lionel Messi dans un smoking à pois. Au cours d’une soirée en tous points prévisible, qui ne fit qu’entériner la domination sur le football mondial de l’Argentin, déjà vainqueur du trophée les trois années précédentes, la tenue signée Dolce & Gabbana fit sensation en brisant une forme de bon sens stylistique.

Sans évoquer le dress-code en vigueur pour ce type de pince-fesses (pour être élégant, un costume de soirée doit être noir et uni, mais qui sommes-nous pour interdire toute forme d’extravagance ?), il saute aux yeux que la coordination des imprimés entre veste et noeud pap relève d’un mauvais goût extrême, certainement passible de prison ferme (derrière les barreaux, Messi aurait au moins l’occasion d’arborer un costume à larges rayures noires et blanches…). Pourtant, ce n’est pas le pire. Plus encore qu’une question stylistique, c’est bien un problème d’ordre politique que pose cette tenue de gala. Trahissant l’effacement de l’homme derrière la marque. Lionel Messi apparut ce soir-là réduit au simple rang de faire-valoir marketing, missionné pour vendre du costume italien, au péril de sa propre dignité… Pour un champion d’une telle envergure, c’est se tirer une balle dans le pied.

De fait, le choix de ce costume et l’emprise tangible de la marque transalpine sur la dégaine du joueur du FC Barcelone révèlent la « marionnettisation » des stars du football. Il suffit de jeter un oeil sur les archives des Ballons d’or pour constater que le paysage footballistique a radicalement changé. Dans les années 1990, les lauréats s’affichaient à la « une » de France Football en pull-over (Baggio en 1993, Ronaldo en 1997, Zidane en 1998), boubou (Weah en 1995), ou en costume d’expert-comptable (Sammer en 1996) sans que personne n’y trouve à redire… En somme, ils étaient au moins libres de leur mauvais goût. Aujourd’hui, c’est tout ce que l’on peut souhaiter à Lionel Messi, qui assurément ne nous décevrait pas s’il devait choisir lui-même sa tenue, entre les tee-shirts sérigraphiés et les pantacourts longs (il ne mesure que 1,69 m). Ce serait un (autre) fiasco stylistique, mais cela remettrait les choses à plat. Pour un footballeur, c’est bien le démarquage qui compte. Le démarquage.

 

 

…De mettre son portefeuille dans sa poche arrière ?

Bob London pour M le magazine du Monde

Extrait de M le magazine du Monde,

par Marc Beaugé, illustration Bob London.

De la même façon que certaines stripteaseuses se plaisent à enfourner les billets offerts par leurs clients à la hauteur de leur poitrine à l’intérieur même de leur soutien-gorge, certains hommes de faible envergure s’évertuent à ranger leur argent, et ce qui l’accompagne, au même niveau que leur postérieur. Concrètement, ils sont nombreux à trimbaler leur portefeuille dans la poche arrière de leur pantalon ou de leur jean. Ce méfait stylistique trahit à lui seul la spectaculaire dégradation des conventions vestimentaires masculines. Longtemps, en effet, l’usage consista, pour ces messieurs, à faire confectionner des costumes à leur mesure et à s’assurer que le tailleur y incorporât les poches répondant à leurs besoins spécifiques. Ainsi, les hommes à la coiffure difficile bénéficiaient-ils d’une poche à peigne providentielle alors que les hommes à la vision défectueuse jouissaient de la poche à lunettes parfaite…

Aujourd’hui, à une époque où chaque marque, par souci d’économie, réduit le nombre de poches et leur taille, sur ses vêtements, il faut se débrouiller comme l’on peut et placer ses effets personnels où ils veulent bien entrer. C’est d’autant plus délicat pour les portefeuilles que ceux-ci ne cessent d’enfler. En plus des habituels billets de banque et papiers d’identité s’y entassent désormais cartes de crédit, de fidélité, de mutuelle, de Sécurité sociale, de donneur de sang et d’abonnement au Club Med Gym. Concrètement, il n’est pas rare qu’un portefeuille moderne atteigne une épaisseur de cinq centimètres, soit environ celle de deux tomes d’A la recherche du temps perdu en Poche. Placer un tel engin dans une poche arrière comporte évidemment de nombreux inconvénients. Ainsi, lesté d’un portefeuille, un homme apparaît toujours lourdaud, et disproportionné du postérieur. Sa silhouette s’en trouve évidemment ruinée.

Mais il court le risque d’être ruiné de façon plus directe encore. Car placer son portefeuille dans la poche arrière de son pantalon équivaut à y coller un écriteau « servez-vous » à destination des pickpockets sans scrupule. La liste des désavantages de cette pratique ne s’arrêtant pas là (selon de nombreux praticiens, un portefeuille épais placé dans la poche arrière du pantalon peut entraîner à long terme un grave déhanchement), il est urgent de trouver une autre solution. Si elle marque un léger progrès, l’option consistant à placer le portefeuille dans la poche avant du pantalon n’est pas idéale. En réalité, la meilleure solution consiste à diviser ses effets en deux, afin de transporter son portefeuille dans son sac et de ne porter sur soi qu’un très fin et quasi invisible porte-cartes chargé du strict nécessaire, soit une carte bancaire, une carte de transport éventuelle et un porte-bonheur quelconque…

 

…De sécher ses chaussures sur le radiateur ?

illustration Bob London pour M le magazine du Monde.

Extrait de M le magazine du Monde,

par Marc Beaugé, illustration Bob London.

SI RIEN, EN TERMES DE FOLIE HUMAINE, ne dépassera jamais la pratique consistant à nouer autour de ses souliers deux sacs plastique de supermarché dans l’espoir qu’ils ne prennent pas l’eau les jours de flaques, une pratique approchante pourrait presque rivaliser. En effet, certains n’hésitent pas, en période d’humidité intense, à placer leurs chaussures en cuir sur un radiateur dans l’espoir qu’elles sèchent plus vite que la musique.Il s’agit là, évidemment, d’une fort mauvaise idée. Car si chacun a, un jour ou l’autre, placé sans péril son jean ou sa chemise porte-bonheur sur un radiateur afin qu’ils soient prêts pour le rendez-vous galant du soir, le cuir réagit très mal à un tel traitement. Exposé à une source de chaleur intense, il tend en effet à se gondoler, se rider et s’affaisser. Ainsi, pour peu que l’on souscrive à l’idée largement répandue selon laquelle la qualité des chaussures arborées reflète la qualité de la personne, la tentation sera grande de se débarrasser sur-le-champ d’une paire de chaussures ainsi surexposée…Au fond, il convient donc de ne jamais oublier que le cuir au sens large (le veau retourné, le nubuck sont des cuirs ; le daim véritable, contrairement à l’appellation généralisée, n’est presque jamais utilisé dans la fabrication de chaussures) est d’abord une peau et qu’il doit donc être traité avec les égards dus à son rang. Concrètement, de la même façon qu’il convient de ne pas exposer trop intensément son visage aux rayons d’une cabine UV, au risque de se muer en vieille peau, il est préférable de ne pas violenter ses chaussures pour leur faire passer l’hiver.La méthode d’entretien idoine se rapproche logiquement de celle conseillée pour la peau humaine. Avec un lait d’entretien, il convient ainsi d’hydrater régulièrement ses souliers puis de les faire briller tranquillement avec un chiffon doux, et de ne sortir le cirage qu’en cas de besoin extrême. Les jours de pluie, il suffit de laisser du temps au temps, en laissant sécher ses chaussures à leur rythme et à leur place habituelle. En plaçant dans celles-ci une forme en cèdre, un bois très absorbant, vous vous assurerez qu’elles ne se déformeront pas et que le séchage sera complet.

Dans la plupart des cas, il suffit alors de quarante-huit heures pour que des chaussures soient prêtes à affronter de nouveau les agressions climatiques. Ce délai obligera chacun à disposer d’au moins deux paires, ce qui n’est sans doute pas une exigence extravagante… Car il faut se souvenir que, dans les manuels de savoir-vivre traditionnel, on recommandait à ces messieurs de posséder sept paires de souliers, au prétexte qu’il fallait en changer chaque jour pour les laisser évacuer à leur rythme l’eau de pluie ou, plus simplement, la transpiration naturelle des pieds…

 

…De repasser ses jeans ?

Bob London pour M le magazine du Monde

Extrait de M le Magazine du Monde,

par Marc Beaugé, illustration Bob London.

Si l’on stigmatise aisément les individus se laissant aller d’un point de vue vestimentaire, on oublie souvent de rire de ceux faisant preuve d’un excès de zèle. Pourtant, en plus d’avoir peu de style, ceux-là mènent généralement une existence risible. Comment pourrait-il en être autrement lorsque l’on trouve du temps chaque jour pour cirer ses chaussures de ville, amidonner ses tricots de corps ou, pis encore, repasser ses jeans ? De toutes les névroses vestimentaires, celle consistant à repasser ses jeans est l’une des plus grotesques car elle charrie des non-sens à la fois stylistiques, intellectuels et historiques.

Il convient de rappeler que le jean fut d’abord un vêtement de travail, conçu au milieu du XIXe siècle outre-Atlantique, pour les chercheurs d’or constamment agenouillés. D’un point de vue historique, bichonner son jean se révèle aussi incohérent que servir du Coca, originellement destiné à apaiser les maux de ventre, dans une carafe en cristal.Pour prendre soin de son jean, il faut le laisser en liberté, sans traitement de faveur ni chichi particulier. C’est la meilleure façon de le voir vieillir élégamment et c’est la seule de le mettre à l’abri d’une terrible menace pesant sur lui. Tout contact entre un fer à repasser et un jean vient nous rappeler que, dans ce bas monde, des individus officiellement sains d’esprit aiment arborer sur le devant de leur jean un pli. Un pli descendant du milieu de la cuisse à la cheville, telle une ligne qui n’aurait jamais dû être franchie…

POLITIQUE

Aberration esthétique majeure, non-sens intellectuel, ce pli apparaît souvent statutaire, voire politique. Il est généralement visible sur le jean d’individus bourgeois, désireux d’adopter une tenue décontractée sans pour autant rompre avec leurs codes esthétiques habituels. En agissant ainsi, ceux-là se rassurent, et exercent de fait leur autorité et leur ascendant social. Car, à en croire les témoignages de femmes de ménage chargées du repassage dans les demeures cossues, il apparaît comme une torture de dessiner un pli sur un jean, et plus encore de le faire durer…

Là est bien le sujet. Si avoir de l’allure demande du temps, de l’investissement et une certaine rigueur, il convient de raison garder et de se souvenir que la vie (la sienne ou celle de ses employés) est trop courte pour consacrer du temps au repassage de jeans. Plus généralement, il convient de ne jamais oublier que, quelque part entre le laisser-aller et l’excès de zèle, il y a la nonchalance… un formidable vecteur de style.

 

 

…De porter la moustache ?

Extrait de M le magazine du Monde,

par Marc Beaugé, illustration Bob London.

SI LA BARBE FAIT L’OBJET, depuis une dizaine d’années d’un mouvement d’adhésion massif, au point qu’il soit devenu quasiment suspect de ne pas en arborer une lorsque l’on est né entre 1970 et 1990, la moustache reste un accessoire pileux relativement marginal.

Ainsi, malgré de régulières tentatives de réhabilitation, souvent appuyées par des événements culturels (la moustache de Brad Pitt dans Inglorious Basterds, celle Jean Dujardin dans The Artist, notamment) et trouvant un écho dans les milieux branchés, le port de la moustache n’apparait jamais comme un choix purement stylistique. Derrière une moustache, il y a une démarche calculée. Car, concrètement, celle-ci peut rendre de nombreux services.

Elle permet de dissimuler un bec-de-lièvre disgracieux, d’éponger un mauvais rhume ou peut même se transformer en doudou à tripoter, friser ou même lécher de façon très régulière. Elle peut également permettre d’espérer de meilleurs émoluments, les policiers indiens moustachus étant par exemple mieux payés que les policiers imberbes. Chaque année, au mois de novembre, dans le cadre de l’opération baptisée « Movember », la moustache devient aussi un vecteur de communication.

AU COURS DE CE MOIS, DES MÂLES, de tous milieux, se laissent en effet pousser la moustache pour sensibiliser les hommes aux problèmes de santé qui leur sont spécifiques, notamment le cancer de la prostate. Si le choix de la moustache pour symboliser la masculinité fait sens (dans la langue des signes, on désigne le père par une caresse fictive de sa moustache), le recours à celle-ci pour une opération de santé publique apparaît d’ailleurs quelque peu étonnant, et anachronique.

Car la moustache s’est imposée au fil du temps comme l’accessoire ultime des dictateurs de tout crin. De Joseph Staline à Bachar El Assad, en passant par Adolf Hitler, Saddam Hussein ou Augusto Pinochet, le décompte des dictateurs moustachus est saisissant. Sur le très sérieux site Slate, on a ainsi recensé, sur un total de 147 dictateurs modernes, 62 moustachus, soit une proportion très élevée de 42,2 %. Si la moustache figure ainsi l’autorité, c’est pour une raison simple : à l’inverse de l’homme barbu, susceptible de se voir accusé d’un certain laisser-aller (les dictateurs barbus sont d’ailleurs rares, on n’en recense que huit), l’homme à moustache apparaît tenant d’une virilité contrôlée, et affiche même un certain courage. Car le port de la moustache, bien plus que celui de la barbe, comprend un problème de taille. Pendant quelques semaines, en période de pousse, l’homme bientôt moustachu apparaît toujours terriblement ridicule et vulnérable à la moquerie. Il lui faut donc une grande force mentale pour tenir bon. A moins qu’il ne faille surtout une bonne police militaire pour faire taire (ou tuer) les moqueurs…

…De porter un caleçon flottant ?

Extrait de M le magazine du Monde,

par Marc Beaugé, illustration Bob London.

Noyé dans un flot incessant de mauvaises nouvelles, allant de l’ouragan Sandy à l’écrasante domination du PSG sur le championnat de France de Ligue 1, en passant par la cravate de travers de François Hollande, un scoop d’ordre stylistique apparaît digne d’un intérêt particulier. Selon nos informations, rigoureusement recueillies auprès d’une spécialiste de la question embauchée par une grande maison de lingerie masculine, les ventes de caleçons flottants se porteraient très mal.

De façon précise, le caleçon flottant pâtirait, depuis quelques saisons, de la popularité grandissante des caleçons moulants. Ainsi ses ventes ne représenteraient plus qu’environ 5 % du marché des sous-vêtements masculins, loin derrière le coupable susmentionné (65 %) et le slip (30 %), attribut toujours très populaire dans les zones de campagne et les grandes surfaces.

Cette dégringolade paraît des plus réjouissante et méritée. Car, en partant du principe que le string masculin n’est qu’une péripétie de l’histoire, le caleçon flottant figure, et de très loin, comme le sous-vêtement pour homme le plus inélégant de tous. Souvent bleu ciel, très vite mou et avachi, il tend à se replier sur lui-même et à remonter sous le pantalon de son propriétaire au moindre de ses mouvements, provoquant en bout de ligne l’apparition de très disgracieux bourrelets au niveau des cuisses. Sous un pantalon en toile légère, ces bourrelets peuvent même se révéler catastrophiques d’un point de vue esthétique.

AUTRES HORIZONS

Apparu au milieu du XXe siècle aux Etats-Unis et dérivé des shorts à ceinture élastique que portaient les boxeurs (d’où le fait que les caleçons soient souvent désignés par le terme « boxer shorts »), devenu omniprésent en France dans les années 90 – notamment grâce aux succès des marques telles que Coup de Coeur ou Arthur -, le caleçon flottant a un autre défaut majeur. N’offrant aucun maintien véritable, il tend à laisser flotter les parties intimes et peut même les dévoiler, sous certains angles, notamment le dimanche matin lors d’un petit-déjeuner décontracté. C’est ainsi qu’en 1975, la photo d’un homme en caleçon publiée par le catalogue de ventes par correspondance Sears fit scandale outre-Atlantique. Sur le cliché, un testicule dépassait allègrement du sous-vêtement…

Ainsi, il semble urgent pour les derniers résistants du caleçon flottant de basculer vers d’autres horizons. Le choix n’est pas très large, puisqu’il se limite au slip et au caleçon moulant. Bien que confortable, le premier a un défaut de taille : semblant venu d’un autre temps, il donnera un air ringard. Quant au second, il ne sera seyant – et saillant – que sur un corps dur. En revanche, il se révélera relativement déplacé sur un corps mou. Quoi qu’il en soit, ce ne sera jamais pire qu’un caleçon flottant.

 

…De porter une marinière ?

Extrait de M le magazine du Monde,

par Marc Beaugé, illustration Bob London.

 

SI LE PORT DE LA MARINIÈRE PAR UN MINISTRE DE LA RÉPUBLIQUE, en couverture d’un hebdo à grand tirage, relève forcément d’une opération de communication destinée à faire des vagues, il peut s’inscrire chez un homme ordinaire dans une démarche désintéressée et purement stylistique. Depuis quelques saisons et l’essor d’une mode marine, portée notamment par la marque Saint James, ils sont ainsi nombreux à arborer, au premier degré, une marinière dans un contexte urbain et parfaitement sec (à toutes fins utiles, le Marais est un endroit parfaitement sec).

D’un point de vue purement théorique, l’essor de la marinière a un certain sens. Encore largement produite en France, chez Saint James, Orcival ou Armor-Lux, elle correspond à la vague d’authenticité et de tradition qui fait aujourd’hui florès dans la mode. De plus, en ces temps houleux, la marinière fait vivre à elle seule une certaine idée de la grandeur française. Car c’est bien chez nous qu’elle fut mise au point. Le 27 mars 1858, un décret officiel posa ainsi ses caractéristiques techniques. A partir de ce jour, la véritable marinière sera pourvue de 21 raies bleues, larges de 10 millimètres. Vingt et une, comme le nombre de victoires napoléoniennes, prétend même la légende.

C’est ainsi que la marinière s’inscrit dans l’histoire et charrie une mythologie forte. Allègrement retravaillée et féminisée par les créateurs, notamment par Coco Chanel, qui lança à Deauville une véritable mode au début du xxe siècle, la marinière a très régulièrement quitté le contexte maritime pour s’afficher sur la terre ferme. Des stars telles que Brigitte Bardot, Pablo Picasso ou Jean Paul Gaultier l’adopteront même tour à tour comme une véritable signature stylistique, instillant sans doute dans les esprits l’idée que la marinière peut permettre à chacun de briller en société…

Ce n’est évidemment pas le cas. Car, sortie d’un contexte de villégiature et posée sur des épaules ordinaires, la marinière peut se révéler extrêmement désavantageuse. Si les rayures horizontales tendent à épaissir, ses principaux dangers relèvent de la coupe. Ses manches trois-quarts contribuent ainsi à alourdir la silhouette. Son col extrêmement évasé pose un problème plus grand encore. Dévoilant entièrement le cou de son propriétaire, et même le début de son torse, la marinière tend en effet à ôter une part importante de virilité et de masculinité. Ainsi, l’homme moderne en marinière aura bien plus souvent l’air d’un marin d’eau douce que d’un baroudeur des mers.