Le Mauna Kea, de la mer aux étoiles- Par Guillaume Prébois

Extrait de Sport & Forme, journal Le Monde. Par Guillaume Prébois.

http://www.guillaumeprebois.com/

Guillaume Prébois

 Très bien, M. Prébois, vous avez donc besoin d’une Jeep quatre roues motrices pour vous suivre sur le Mauna Kea ? Je m’appelle Brad et je suis là pour vous apporter entière satisfaction. » Brad affiche son sourire commercial au comptoir d’une marque de location de voitures. Mèche de cheveux roux fixée au gel, cou de taureau sur des épaules de footballeur américain, un abondant quintal réparti sur une ossature de deux mètres, il en impose, Brad. « Souscrivez notre pack assurances et vous serez garanti contre tout, monsieur. Même si vous défoncez un poteau électrique, on vous couvre avec 2 millions de dollars ! » J’ai souscrit. « En option, je vous conseille fortement notre GPS. Cette île est sauvage, il vous guidera à la perfection, vous ne serez jamais perdu, monsieur. » Je l’ai pris. La facture enfle de minute en minute mais Brad a une formule pour tout, un bon mot pour tranquilliser le client : « Vous avez fait de bons choix, M. Prébois, félicitations ! » Avant d’ajouter, maladroitement euphorique : « C’est l’heure de la carte de crédit ! » On ne discute plus après trente heures de voyage, on se laisse emballer en espérant que les simagrées cesseront rapidement. Quant au tarif, astronomique, il ne se négocie pas en cette deuxième semaine de novembre, quand sonne l’heure des vacances de Thanksgiving pour des millions d’Américains impatients. Le séjour sur Big Island a débuté par ce brillant numéro de vente dans le local trop climatisé d’un loueur de voitures. Il a continué au comptoir d’American Airlines pour déposer une réclamation : mon vélo était quelque part entre Nice et Kona, à Los Angeles peut-être, personne ne savait vraiment. De l’Asie à l’Afrique, de l’Europe à l’Australie, le vélo était toujours arrivé ponctuellement, souvent le dernier à sortir de la soute, parfois solitaire sur le tapis roulant d’une aérogare de province. Cette fois, on a perdu sa trace entre deux terminaux internationaux. « On vous tiendra au courant. » Heureusement, tout prend un relief différent à Hawaï. Les nerfs se détendent, les veines gonflent, tiédies par les alizés. On se surprend à surfer sur une vague d’optimisme aussi agréable qu’inattendue. A la sortie de l’aéroport, une vahiné vous remet un collier de fleurs parfumées, signe ancestral d’hospitalité, amour du prochain, élan du coeur qu’on résume ici en deux mots : « Aloha spirit ». Hawaï t’enveloppe dans la ouate, il fait bon, plus rien n’a vraiment d’importance. Un état d’esprit que les Hawaïens expriment aussi par le fameux shaka, ou hang loose, pouce et auriculaire de la main tendus, les trois autres doigts repliés, geste de paix qui anesthésie les tensions du quotidien. Les Européens devraient venir faire un stage d’amabilité ici. Les voitures roulent au pas et laissent traverser les piétons où bon leur semble.« Eh, ne te presse pas garçon, t’es à Hawaï ! », m’ont répété plusieurs fois les gens quand je m’excusais d’être un peu lent à la caisse d’un café.

Comptez une bonne semaine de nuits blanches pour vous remettre du périple aérien autour du globe. L’horloge biologique digère les onze fuseaux horaires de décalage aussi progressivement qu’un anaconda avale un caïman. A notre époque où tout s’obtient d’un clic de souris, d’une légère pression de l’index sur l' »app » d’un écran numérique, le corps te réapprend la patience et redonne à la vie sa lente palpitation. J’ai passé plusieurs nuits les bras en croix sur mon lit, je dérivais les yeux grands ouverts dans le Pacifique nord, sur cet archipel polynésien de 132 îles et îlots, à 3 850 km de la Californie et 6 200 km des côtes du Japon. Mon horloge sentimentale tourne encore à l’heure européenne : j’aime imaginer ce que sont en train de faire les personnes que je porte dans mon coeur. Le vélo ? On me l’a livré deux jours plus tard, accompagné de « toutes les excuses » de la compagnie. Un cycliste sans son vélo ressemble à un adolescent privé de portable ou d’Internet : frustré et insupportable. Pour patienter, j’ai couru et nagé, soulevé des haltères, histoire de générer quelques endorphines apaisantes.

LA MONTAGNE DU DIEU WAKEA, PÈRE DES HAWAÏENS

La petite ville de Kona, ancrée sur la côte ouest de Big Island, est le berceau de l’Ironman, un triathlon surhumain qui débute avec 3 800 mètres de natation, continue avec 180 km de vélo et achève les survivants par un marathon. Chaque mi-octobre, 2 000 athlètes viennent se disputer le titre de champion du monde. Kona vit pour la performance, le dépassement de soi doit être une matière enseignée dès l’école primaire… A l’aube, quand une fine lumière rose trace une bande inégale à l’horizon et que les bandits noirs piaillent dans les branches des immenses banians, les joggeurs transpirent déjà, les rameurs pagayent en cadence sur des pirogues à balancier, les nageurs traversent la baie dans un crawl linéaire appliqué. Ici, on parle autant de fitness que de dollars à Wall Street. Toutes les conversations finissent par y converger.

Si j’évoque le but de mon voyage, l’ascension à vélo du volcan Mauna Kea, on me glisse avec un clin d’oeil entendu : « En moto, tu vas te régaler. »Quand je réponds : « Non ! à vélo », une moue dubitative se lit sur le visage de mon interlocuteur. Il croit à une boutade prétentieuse et place un rire entendu afin de continuer la conversation malgré cette énormité. Le Mauna Kea, littéralement « montagne blanche », inspire la crainte. N’est-il pas la montagne sacrée du dieu Wakea, « père » de tous les Hawaïens ? On continue de grimper au sommet à la recherche du mana, pouvoir divin, en quête d’ancestrales connexions spirituelles. L’eau qui ruisselle de ses contreforts aurait des vertus purificatrices et guérirait les malades. Des parents viennent encore déposer le cordon ombilical de leurs enfants entre les rochers pour implorer une bénédiction céleste.

La cime du Mauna Kea a toujours été un repère universel. Son sommet aplati apparaît dès la sortie de Kona, quand on remonte un peu la côte vers le nord en direction de Hawy. De loin, il ressemble à un dôme couleur réglisse, une sentinelle de 4 205 mètres qui veille sur les prairies de lave. Mesuré depuis sa base océanique, il dépasse l’Everest avec 10 230 mètres. A partir de décembre, un manteau de neige couronne le sommet et signale l’arrivée de l’hiver à toute l’île. Des pick-up montent charger des amas de neige qu’ils redescendent rapidement sur le littoral pour le plaisir des enfants qui se lancent des boules en maillot de bain. L’ascension du Mauna Kea est référencée comme la plus difficile du monde : on passe de la mer aux étoiles en 80 kilomètres, d’un climat tropical à des températures polaires en quelques heures, de 0 à 4 200 mètres en un soupir. Mon père tenait à être là. Nous avons déjà bouclé plusieurs aventures ensemble : la descente du Danube à vélo en 2003, le Tour de France à l’eau claire en 2007, les 3 Grands Tours en 2008. Je le sais capable de conduire sous pression et de supporter mes sautes d’humeur quand rien ne semble aller. Demain, le réveil sonnera à 5 heures. On annonce du vent et des nuages sur la montagne sacrée des Hawaïens. Peu importe, le Mauna Kea m’appelle et je lui répondrai.

Etirements sur le balcon de la chambre d’hôtel, face au silence du Pacifique, dont on ne sait jamais s’il précède un tsunami (une quarantaine depuis 1819) ou un bombardement comme celui de Pearl Harbour. J’avale distraitement une banane et un bol de flocons d’avoine, l’estomac tenaillé par l’appréhension et le sentiment diffus que la journée sera mémorable. La mer se donne des reflets mauves sous un ciel couleur mangue, voilé de longues gazes nuageuses. Mon père s’affaire dans le parking pour préparer la Jeep Wrangler rouge qui me suivra sur les contreforts du Mauna Kea. 7 h 30, nous quittons Kona enveloppée par une bulle d’air chaud. Je cherche un coup de pédale rond et économe avant d’attaquer la montée, sur une double voie à peine ondulée, blotti sur la bande d’arrêt d’urgence réservée aux cyclistes. Derrière moi, la Jeep, clignotants allumés. Oubliez le cliché des cartes postales, l’île paradisiaque et luxuriante des films d’Elvis Presley. Oubliez la jungle de la série « Lost », entièrement tournée sur l’archipel. Le nord-ouest de Big Island n’est qu’une savane brûlée, balayée par les trade winds, des vents dangereux, soudains, qui tourbillonnent quand bon leur semble. Le plus mauvais d’entre eux porte un nom guerrier : Ka Makani. Le Mauna Kea, dans ce décor africain, a des allures de Kilimandjaro. La route commence à monter. Un vent frontal, impétueux, souffle déjà fort. Le Mauna Kea se profile, son obscure silhouette tranche sur le ciel blanc, ombre chinoise sur la lumière du Levant.

Waikoloa village est désert, traversé par de violentes rafales. Dave’s Coffee Shack est le seul bar de l’endroit. Une maison bleu clair, dont les portes grincent comme celles d’un saloon du Far West. Une odeur d’oeufs frits et de bacon s’échappe de la cuisine. Malcom, le propriétaire, rigole quand je me plains du vent : « Hey man… Ici, il souffle 365 jours sur 365, c’est juste une question d’habitude. » Les clients m’observent en silence. Que fait ce type en cuissard dans un endroit pareil ? Même le cuisinier quitte ses fourneaux pour jeter un oeil. J’explique à Malcom que je suis là pour grimper le Mauna Kea. A vélo. « Bonne chance, tu sais ce qui t’attend ? », lâche-t-il en mêlant son incrédulité au rire.

Nous quittons Waikoloa : autrefois tout n’était que marécages et canards, un terrain de bataille où tombèrent des centaines d’Hawaïens dans des guerres fratricides. Altitude : 1 000 mètres. La Saddle Road commence, route historique qui traverse l’île d’ouest en est, succession de virages secs et de toboggans vertigineux. L’explication est militaire : elle a été construite hâtivement en 1942 par l’armée américaine pour que les blindés puissent se déplacer rapidement entre Hilo et Kona. Les stratèges pensaient que son tracé sinueux rendrait le bombardement des convois plus compliqué pour les avions japonais. Ironie du sort, ce sont les hordes de touristes japonais qui, aujourd’hui, sont malmenés par les virages de la Saddle Road dans les minibus qui les conduisent au sommet du Mauna Kea pour l’immanquable coucher de soleil.

DÉCOR AFRICAIN

L’herbe verdit, souple et vigoureuse, une herbe presque européenne, celle peinte par Albrecht Dürer. Un ranch. Des chevaux. Des pins. Mon père sort de la Jeep et photographie ce nouveau décor. Mais la douceur bucolique ne dure qu’une respiration, la Saddle Road vire encore et se met à tracer une voie entre le Mauna Kea (à gauche) et le Mauna Loa (à droite), deux volcans chauves, éteints depuis des siècles, dont la seule présence intimide. Au sud de l’île, un troisième, le Kilauea, crache encore furieusement son magma, au point de mériter le titre de « volcan le plus actif du monde ».

Longues portions de macadam, rectilignes, bordées de barbelés. Nous longeons le Phakuloa Training Area, 119 000 hectares où l’armée américaine a entraîné ses commandos pour l’Irak et teste son artillerie lourde. On murmure que des traces d’uranium furent détectées dans le coin. Avec 45 000 hommes, Hawaï est l’Etat le plus militarisé du pays. Tout n’est plus que lave durcie et rocaille. Altitude : 2 000 mètres. A gauche, la montée finale. Tout droit, la Saddle Road plonge vers Hilo, le versant pluvieux de l’île. Il reste 20 km à plus de 10 % de moyenne, entre 2 000 et 4 000 mètres d’altitude : une ascension épique qui relègue le Ventoux et l’Alpe-d’Huez au rang d’amuse-gueules. La montagne est balafrée d’un gigantesque Z tracé par la piste en cendre qui s’élève vers le sommet par rampes sèches. Je m’enfonce dans une couche de brume épaisse, on pourrait être dans les Pyrénées en juillet. Mon père me tend un blouson. La température chute, la chaîne craque dans l’humidité, je me dresse sur les pédales, le nez collé au goudron par la forte pente. Jean-Claude m’encourage, alerté par mon regard inquiet. Que me réserve la suite ?

L’arrivée au Visitor Center offre un court répit. Altitude : 2 804 mètres. Je croque quelques pépites d’ananas séché pour reprendre un peu d’énergie. Devant la maisonnette qui abrite le centre d’information pour touristes, six télescopes sont pointés vers le ciel. Le sommet du Mauna Kea est unanimement reconnu comme étant le meilleur endroit sur la planète pour observer la voûte céleste. Le sommet, à 4 205 mètres, se trouve au-dessus de 40 % de l’atmosphère terrestre, extraordinairement stable. L’air est très sec, les radiations ne subissent pas de déformations. Statistiquement, on compte un nombre record de nuits claires par an. Au coeur du Pacifique, loin de la pollution continentale, le ciel est parfaitement pur et obscur (une loi spécifique impose aux villes de l’île l’utilisation de luminaires publics à faible intensité). La forme symétrique du volcan diminue les turbulences. Il est conseillé de rester une petite heure à l’altitude du Visitor Center pour s’acclimater. Je préfère pourtant ne pas couper mon effort. « Danger : tempêtes soudaines, vents forts, brouillard, pluie, grêle, neige, températures glaciales, mal des montagnes », annonce un panneau sur la route. La piste commence, le goudron laisse la place à de la cendre molle et des graviers. La roue s’enfonce comme dans une dune des Landes ou le sable de la mer du Nord. Il faudrait un pneu cranté et large de VTT. Je zigzague en équilibre précaire, funambule sur deux roues à la recherche d’un fil de goudron dans un désert de poussière. Je m’enlise. Une phrase de l’aventurier Mike Horn me revient : « C’est au moment où tu flanches que tu dois être le plus fort. » Pied à terre, souffle court, je repars. Mon regard se fige sur un point imaginaire loin devant, et je pédale bien calé sur la selle pour ne pas déraper, éclaboussé d’une fumée brune par les véhicules qui descendent, feux allumés. « Vous êtes cinglé ou quoi ?, me lance un homme sur la soixantaine par la vitre de son véhicule, faites attention, vos jambes vont devenir comme du bois, vos poumons seront en feu ! » Enveloppé par des lambeaux de nuages effilochés, je progresse dans un tunnel de cendre, mètre après mètre, le dos rond, nez sur le guidon, happé par la lumière qui jette des reflets roux sur le sommet du volcan. Le véhicule d’un ranger qui surveille la montagne monte à ma hauteur et m’observe. Je cherche mon chemin de gauche à droite, la roue chasse, le vélo se cabre. « S’il vous plaît, restez sur la droite, monsieur », m’interpelle l’agent en doublant.

Mon père suit et filme derrière le pare-brise ce qui ressemble à un film hitchcockien dans le silence spectral du Mauna Kea. Où suis-je ? La vallée de la Lune est indiquée à droite. Les astronautes de la mission Apollo s’entraînèrent ici à conduire le LEM avant leur odyssée spatiale. En réalité, la surface de notre satellite se révéla plus souple que prévu et moins ondulée. Les sept derniers kilomètres sont à nouveau bitumés. Après la Lune, j’atterris sur Mars, terre et pierres rouges sous un ciel de cristal. Les coupoles des observatoires apparaissent sur le toit du volcan, posées comme des balles de golf en attente d’un swing. Vertige et nausée, plus de force. La Jeep ronfle au pas dans mon sillage. La route se dresse par secousses, rampe de lancement pour fusées, verticale, impitoyable : 17 % !

TÉMPÉRATURE POLAIRE

Les derniers hectomètres sont interminables, une via crucis profane, le ciel étincelant au-dessus et la mer de nuages en dessous. Jean-Claude reste silencieux, il me connaît. Les mots pèsent trop lourd pour encombrer davantage encore celui qui grimpe avec la seule force de la volonté. Sa caméra tourne et mes jambes ne tournent presque plus. Un proverbe chinois dit : « N’aie pas peur d’être lent, mais de t’arrêter. » Parfait en la circonstance. Voilà enfin les observatoires, gigantesques à l’échelle humaine : chaque télescope est un oeil de cyclope qui guette la palpitation des astres, pointé vers l’infiniment grand pour oublier que nous sommes infiniment petits.

La fin est arrivée sans besoin de freiner. Mon père m’a couvert d’un blouson comme on pose une couverture sur le dos d’un cheval après une course hippique. Température polaire. Effort, froid et altitude, je tremble sans comprendre ce qui m’arrive, le soleil descend en tirant à lui toutes les couleurs, des lueurs vanille, nacre, chair de crabe, abricot, mais aussi minium, pourpre et fraise, et le vert fluorescent des aurores boréales. Un spectacle sublime observé par des dizaines de touristes montés en minibus pour trois minutes d’inoubliables émotions. L’obscurité glisse en douceur. Les coupoles s’ouvrent, les télescopes s’allument. Cette nuit encore, des milliards d’étoiles se font belles pour briller dans les yeux des humains.

 

 

Elyse Butler. Kaimana Beach, Oahu (Hawaï), le 25 février 2012.

Crédits : Elyse Butler pour M Le magazine

En ce jour d’hiver, le ciel était inhabituellement couvert et la mer, tranquille, parcourue de courants froids. Pas de quoi décourager les baigneurs locaux, venus profiter de l’eau un samedi après-midi. Je viens souvent sur cette plage pour nager et photographier le rapport particulier que chacun entretient avec le liquide. Cette image fait partie d’un projet consacré à la vie aquatique, qui alimente ma longue histoire d’amour avec la mer. »
Elyse Butler est une photographe indépendante basée à Honolulu (Hawaï). Utilisant son appareil comme un moyen de mieux se connaître, elle questionne la complexité de l’existence. Cofondatrice et membre du collectif Aevum, elle publie son travail dans de nombreuses publications, dont Honolulu Magazine, The Fader, the New York Times…

Crédits : Elyse Butler pour M Le magazine du Monde.