« The Artist » à la conquête de la statuette

Michel Hazanavicius avec sa compagne Bérénice Bejo

Dix nominations aux Oscars. Pour se faire une place à Hollywood, le réalisateur Michel Hazanavicius, et sa compagne, l’actrice Bérénice Bejo, mènent, depuis des mois, une véritable campagne électorale. Ils racontent.

Par Thomas Sotinel, extrait de M le magazine du Monde.

Le calendrier de Bérénice Bejo et de Michel Hazanavicius ressemble à celui de l’Avent : à chaque date correspond une fenêtre qui dissimule une surprise que leur réserve The Artist.La première, datée du 14 avril 2011, s’est ouverte sur la sélection du film (d’abord hors compétition) au Festival de Cannes. Derrière le dernier volet, celui du 26 février 2012, se cachent (ou pas) les statuettes des Oscars. Sélectionné dans dix catégories aux Césars, le long-métrage muet, en noir et blanc et au format 1,33, écrit et réalisé par Michel Hazanavicius, interprété par Jean Dujardin et Bérénice Bejo, a également été cité dix fois par les votants de l’Académie des arts et techniques du cinéma, qui réunit les professionnels du cinéma américain. Jamais un film français n’a obtenu pareille reconnaissance outre-Atlantique. S’il gagne l’Oscar du meilleur film, The Artist sera seulement le deuxième long métrage muet à recevoir cette récompense, après Wings, de William Wellman en 1929.

Ce jour-là, à Paris, le couple fait une pause entre deux surprises gagnantes. Revenus des Etats-Unis après les Golden Globes, ils sont passés par Londres, à l’occasion des douze nominations deThe Artist aux Bafta, les Oscars britanniques. La veille, le 21 janvier, la Producers Guild of America (PGA) a décerné son prix à Thomas Langmann, le producteur du film. Le lendemain, à 5 heures du matin, heure de Los Angeles, l’Academy Awards annoncera les nominations. Ils en profitent pour rassembler les souvenirs de cette campagne qui dure depuis dix mois maintenant. L’homme qui a osé le retour au muet et l’interprète de Peppy Miller ne paraissent pas inquiets, plutôt euphoriques et épuisés. Dans le quartier de l’Opéra, tout près du Grand Café où les frères Lumière organisèrent la première projection payante, le réalisateur et l’actrice, couple au cinéma (trois films) et dans la vie (deux enfants), égrènent les grands moments : les efforts pour que le film participe à la compétition cannoise ; les premiers pas aux Etats-Unis, au festival de Telluride ; la découverte de la machine médiatique américaine ; les rencontres avec l’aristocratie hollywoodienne. Lui tient à rester rationnel, analytique ; elle oscille entre plaisir et fatigue. Ils se retrouvent, eux, les artistes, dans la peau de chevaux de course dont la cote est affichée sur les sites des boomakers anglais et américains.The Artist est en moyenne à 1 contre 6, alors que son concurrent le plus direct, The Descendants, dont la vedette est George Clooney, est à 6 contre 1.

 

Le couple a pour jockey le champion toutes catégories de la course à l’Oscar, le producteur Harvey Weinstein (voir p. 14). En 2011, c’est lui qui a assuré le triomphe du Discours d’un roi sur le film de David Fincher The Social Network. Sa société, la Weinstein Company, qui distribue The Artist dans les salles américaines, se transforme, dans les mois qui précèdent la cérémonie, en machine à trophées. Michel Hazanavicius se souvient d’une conversation avec le producteur, lorsque celui-ci a acquis les droits américains du film, à la veille de la projection cannoise.  » Il m’a dit « On va l’emmener loin ». Il m’a parlé des Oscars, je ne l’ai pas cru. J’avais lu Sexe, mensonges et Hollywood. «  Dans ce livre, Peter Biskind décrit un tyran capable de dénaturer un film pour le rapprocher du succès. Pas cette fois. Quand Harvey Weinstein a vu le film à Paris, il est resté absorbé, » alors que c’est le genre de type qui passe quinze coups de fil pendant la projection, raconte Thomas Langmann. « Ce film n’a qu’un seul défaut, m’a-t-il dit, je ne sais pas où couper ». « 

Depuis le festival de Sundance, le producteur américain répète au téléphone son amour du film :  » Après l’avoir vu, j’étais heureux. C’est une expérience qui vous fait percevoir le monde autrement. J’entendais les sons comme je ne les avais jamais entendus. En plus, c’est une lettre d’amour au cinéma. J’ai tout de suite su ce que je voulais en faire. Avec Thomas [Langmann]et Vincent [Maraval], qui dirige Wild Bunch, la société qui a vendu The Artist dans le monde entier, nous voulions aller à Cannes, en compétition. « 

Or Thierry Frémaux, le délégué général du Festival de Cannes, a d’abord retenu le film hors compétition. Michel Hazanavicius, Thomas Langmann et Harvey Weinstein racontent tous les trois qu’ils ont insisté auprès de lui pour prendre le risque du palmarès. Avec succès. Le 4 mai, The Artist est ajouté à la liste des films en compétition pour la Palme d’or. L’accueil est enthousiaste et, le 22 mai, le jury présidé par Robert De Niro décerne le prix d’interprétation masculine à Jean Dujardin.

A l’automne, le film traverse l’océan.  » J’ai choisi Telluride aux Etats-Unis, explique Harvey Weinstein. Dans ce festival, les gens ne savent pas ce qu’ils vont voir. La critique a découvertThe Artist en même temps que le public, et cette expérience a façonné la vision du film des Américains. «  Ensuite, le film a été sélectionné dans les festivals de Toronto et New York. A partir du 23 novembre 2011, The Artist sort progressivement aux Etats-Unis. D’abord dans deux salles, à New York et Los Angeles, puis dans chaque grande ville.  » Je n’ai jamais procédé aussi lentement, remarque Harvey Weinstein. Si tout va bien, nous devrions arriver à 2 000 salles au moment des Oscars. « Aujourd’hui, The Artist a engrangé plus de 12 millions de dollars (plus de 9 millions d’euros) de recettes, plus que La Môme, d’Olivier Dahan, bien moins que Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, de Jean-Pierre Jeunet.

 

Cette sortie américaine s’accompagne d’une intense campagne de promotion, qui a laissé le couple sur les genoux. Michel Hazanavicius a pris la décision de dire  » je suis à louer « . Il se prête à tous les exercices, télévision, entretiens, mondanités. Absente au début de l’automne 2011 pour cause de maternité récente, Bérénice Bejo prend sa part. Au paradis, la double journée de travail existe aussi :  » Pour un homme, il suffit de changer de chemise et de mettre son costume, dit la jeune femme. Moi, j’ai l’impression que, depuis des mois, on joue à la Barbie avec moi. Je change deux, trois fois de tenue par jour. Il me faut être attentive aux relations avec les créateurs de mode, alors que ça ne m’intéresse pas tellement. « 

Cette distance n’empêche pas l’actrice d’évoquer avec plaisir son passage dans les grands talk-shows animés par Ellen De Generes ou Jay Leno :  » Les émissions sont très préparées. On vous appelle pour savoir qui vous êtes, ce dont vous voulez parler. Dans la loge, Jay Leno est passé me saluer. Il m’a demandé en riant comment j’avais eu le rôle, je lui ai répondu que j’avais couché avec le réalisateur. Il m’a proposé de reprendre ça pendant l’émission, et on a improvisé sur ce thème. « Après cette phase de promotion est venue celle des prix décernés par la presse, dont les plus fameux sont les Golden Globes, remis par l’association de la presse étrangère à Hollywood. The Artist en a remporté trois.  » Maintenant, je sais que ce sont 80 personnes qui votent, s’étonne encore Bérénice Bejo. Il faut aller dans une salle où ils sont réunis. Ils te posent des questions comme « Vous avez aimé être habillée dans le style des années 1920 ? » «  Les critiques américains des grandes villes ont aussi couronné The Artist, même si les grands titres n’ont pas été unanimes. Manohla Dargis, du New York Times, explique par e-mail :  » La Weinstein Company a profité de la faiblesse de l’ensemble des candidats à la nomination. Très peu de films, qu’ils soient très bons comme Le Stratège, ou très mauvais commeExtrêmement fort et incroyablement près, se sont emparés des coeurs et des imaginations comme, par exemple, Démineursl’avait fait pour gagner l’Oscar en 2010. Voilà pourquoi The Artist, qui romance habilement le bon vieux temps du cinéma et flatte l’Académie par son sujet, gagnera probablement. «  Ces réserves n’ont pas empêché le film de remporter le prix de la critique new-yorkaise.

Puis, ce fut au tour des guildes professionnelles – acteurs, producteurs, réalisateurs… – de distribuer les prix. Il s’agissait alors d’établir un contact direct.  » On fait beaucoup de rencontres après les projections Q & A (questions-réponses)devant des publics où se trouvent des votants « , détaille Michel Hazanavicius, qui a dû bien se comporter devant ses collègues réalisateurs, puisqu’il s’est vu décerner le prix de la Directors Guild of America. Côté producteurs, Thomas Langmann l’a emporté sur Steven Spielberg, Brad Pitt ou Scott Rudin, l’un des plus redoutés d’Hollywood. Ces quatre dernières années, le prix de la Producers Guild of America est allé au film qui a eu l’Oscar un mois plus tard. Et la guilde des acteurs a préféré Jean Dujardin à George Clooney.

Le village hollywoodien s’est montré accueillant pour l’équipe deThe Artist » On ne marche sur les plates-bandes de personne « , fait remarquer le réalisateur. Thomas Langmann, rencontré dans les bureaux de La Petite Reine, sa société, raconte :  » La cérémonie de la PGA a été précédée d’une discussion pendant laquelle Spielberg a dit « Je n’arrive toujours pas à comprendre comment un film muet en noir et blanc a pu être monté en 2011 ». J’ai trouvé fabuleux qu’un homme qui a fait jouer des dinosaures puisse dire ça. «  Le producteur, qui a baptisé sa société en référence à Renn Productions, société fondée par feu son père Claude Berri, a sans doute déjà remporté l’Oscar de la question la plus incongrue :  » Une journaliste de CNN nous a interrogés après les nominations. Elle a énuméré les acteurs français déjà nommés à l’Oscar, Depardieu, Marion Cotillard, Juliette Binoche. Puis elle m’a dit qu’elle n’avait trouvé qu’un producteur français nommé à l’Oscar du meilleur film, pourTess, en 1981. Un certain Claude Berri, est-ce que ça me disait quelque chose ? J’ai senti que mon père me faisait une pichenette à l’épaule en me disant « Tu croyais être le premier ? » « 

 

Le 27 février à cinq heures du matin, heure française, on saura si les bookmakers, les critiques, les pronostiqueurs ont eu raison. En attendant, l’équipe mesure le terrain gagné. Michel Hazanavicius et Bérénice Bejo ont tout deux signé avec la plus grande agence artistique d’Hollywood, CAA, et le réalisateur se voit déjà offrir des projets qui sont sur la  » A List  » des longs-métrages prioritaires pour les studios ( » ne crâne pas « , lui dit sa compagne). «  J’espère que je travaillerai avec Thomas et Michel sur leur prochain film, The Search « , dit Harvey Weinstein. Le réalisateur a annoncé ce projet à Palm Springs, lors d’un festival, en janvier. Inspiré d’un film de Fred Zinnemann, Les Anges marqués, sorti en 1948, il racontera la quête d’un homme qui aide un enfant à retrouver sa mère dans un pays en guerre. La Tchétchénie remplacera le Berlin de la version de Zinnemann, Bérénice Bejo tiendra le premier rôle féminin et Thomas Langmann produira. Cette annonce a été traitée par la presse américaine comme l’aurait été celle d’un nouveau projet de Spielberg ou de Scorsese. Avec ou sans statuette, la vie des  » Artists  » a changé.

 

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