Thomas Langmann, le nouveau nabab

Le producteur de « The Artist » a conduit jusqu’aux Oscars le film muet dont personne ne voulait.

Par Judith Perrignon/Photos Manuele Geromini et Laura Villa Baroncelli, extrait de M le magazine du Monde.

Des messages dans les bulles vertes sur l’écran de son iPhone, des mots insistants qu’il envoyait tous les deux jours d’avril 2011, des mots pour dire que le film était incontournable, qu’il devait être dans la compétition pour la Palme. Et aussi qu’il voudrait tant que ses parents soient là pour voir ce dont il est capable. Thierry Frémaux, patron du Festival de Cannes, ne pouvait pas répondre, il n’en avait pas le droit, mais il finira par inscrire The Artist en compétition officielle. La suite, on la connaît. Thomas Langmann, presque un an plus tard, la veille d’un vol qui le conduira vers Los Angeles et les préparatifs de la course aux Oscars, vous laisse son téléphone sur la table, le temps de griller sa troisième cigarette dans le froid, sur la terrasse du Fouquet’s, où Nicolas Sarkozy fêta sa victoire, en 2007 :  Regardez bien les dates ! Regardez, c’est ça qui est important , insiste-t-il. Tous les deux jours en effet, il envoyait de longs SMS. Il aurait pu ne rien dévoiler des dessous de son jeu, laisser filer la légende d’un film sans son ni couleur qui a enchanté Cannes, puis tapé dans l’oeil d’une Amérique nostalgique d’elle-même, mais non, regardez sa détermination, son aplomb, son harcèlement assumé, son pedigree de fils de nabab à la hauteur du père, son profil de joueur de poker qui ne lâche rien. Il ne cherche pas à se faire une place entre le réalisateur et les acteurs qu’on acclame. C’est parmi ses fantômes qu’il joue des coudes.

Il y a moins de photos chez lui, dit-il. Trop de morts dans les cadres. Le père, Claude Berri, la mère Anne-Marie Rassam, le frère Julien Rassam, l’oncle Jean-Pierre Rassam… Il en a enlevé pour ne pas effrayer sa fille de 9 ans, qui s’installe une semaine sur deux dans son appartement parisien du 7e arrondissement.  Pour elle, ils sont abstraits. Pas pour moi , dit-il. Ils formaient une tribu déjantée qui avait une idée fixe, faire des films, qui aimait le talent, le risque, l’argent, la provocation, qui marchait vers les sommets en longeant le précipice, et n’a jamais appris à ses enfants qu’il existe un espace entre le désir et la mort. La petite fille a compris l’essentiel : son père est un survivant. Elle a allumé une bougie à côté de l’Oscar de Claude Berri, posé dans la chambre de son père. Elle veut le même pour lui.

Il y a quelques semaines, François Samuelson, agent des stars de l’écran et de la plume, ne lui a pas souhaité autre chose :  Je te souhaite de gagner quatre ou cinq Oscars, ce sera historique et ça t’évitera quinze ans de psychanalyse.  C’était lors de la première de La vérité si je mens ! 3, c’était sincère, malgré le coup de boule du producteur à l’agent qui a marqué les mémoires mondaines. Ça se passait en 2005, au rez-de-chaussée d’un immeuble cossu du 8e arrondissement parisien, Langmann petit format, mais genre habité tendance tyrannique, venait d’apprendre qu’après le renoncement de Vincent Cassel (qui, comme on le sait, reviendra), Benoît Magimel déclinait l’offre d’incarner Mesrine. Il pesta, cogna le messager, c’est-à-dire l’agent… Il y eut procès, dommages et intérêts. Samuelson fit passer quelques lignes relatant la condamnation dans Le Film français et renvoya le chèque à l’expéditeur. Il voulait juste lui infliger une correction. Comme tant d’autres dans le monde du cinéma, il avait vu grandir Thomas Langmann.

A 8 ans, il assistait en famille à la toute première projection privée d’Apocalypse Now, à San Fransisco. Il s’endormit, ne gardant du chef-d’oeuvre qu’un souvenir sonore. A 10 ans, c’était un enfant vif, bavard, fonceur, adulé de ses parents, celui qui leur ressemblait, quand l’aîné, plus fragile, plus distant, semblait vouloir les faire douter. Il poussait la porte du bureau de son père avec assurance, sans demander s’il dérangeait, il avait tous les droits, ou aucun… Que faisait son père en lui glissant 500 francs, le mercredi, pour qu’il s’occupe, sinon se débarrasser de lui ? Il était seul, sans cadre, sans échelle de valeurs, il se fichait de l’école puisque la voie royale passait par la maison, il était bagarreur, écoles et boîtes privées le renvoyaient, l’argent permettait toujours d’en trouver une autre et les relations de réparer ses coups de sang. A 17 ans, il fit l’acteur. Comme si tout le ramenait à ça. C’est un casting de rue qui fit de lui le petit juif dans Les Années sandwiches, de Pierre Boutron. Le rôle lui valut nomination au César du meilleur espoir masculin, mais il restait incontrôlable sur un plateau, mélange d’arrogance et d’addiction, un sale gosse aux circonstances atténuantes.

Longtemps, comme on glisse une brosse à dents dans sa valise, il a transporté une photo de sa mère, une assez grande photo, elle a pris aujourd’hui la forme d’un médaillon, c’est plus pratique, plus sacré aussi. Anne-Marie Rassam, née d’une grande famille bourgeoise chrétienne libanaise, a laissé derrière elle la trace d’une petite femme magnétique, aimante, généreuse, cultivée, intelligente, insomniaque. Elle improvisait des repas qui s’étiraient tard dans la nuit, dont les convives étaient des têtes d’affiche, elle sommait mari et frères de prendre la voiture sur-le-champ et d’aller à Prague, bientôt ceinturée par les Soviétiques, chercher le cinéaste Milos Forman et les siens. Elle était maniaco-dépressive aussi. La névrose glissa vers la psychose. Régulièrement, on l’enfermait à Sainte-Anne, elle entrait, puis ressortait, détestait les médicaments qui l’éteignaient, les oubliait. En 1997, elle a fini par sauter d’un neuvième étage, d’une fenêtre de l’appartement de la mère d’Isabelle Adjani.  Ma mère me disait qu’une de mes plus grandes forces, c’était mon inconscience , se souvient-il. C’était lui dire qu’il ressemblait à son oncle, Jean-Pierre Rassam, producteur de Godard, Bresson, Ferreri, Polanski, Jean Yanne, conquérant boulimique qui montait sur les tables, ne lisait pas les scénarios de ses amis avant de dire oui, faisait confiance, finançait, vivait au Plazza Athénée, avenue Montaigne, au milieu d’une cour prestigieuse, alcoolisée et défoncée ; à son père aussi, fils de fourreurs juifs de la rue du Faubourg-Saint-Denis, devenu parrain du cinéma français, un glouton, un joueur, un tenace, un sans pudeur,  fils plus que père , comme il l’avoua dans son autobiographie. Trop égocentrique pour être un père.

Il porte son nom, ce Langmann, juif ashkénaze venu de Pologne, que son père s’en voulut d’avoir abandonné pour faire l’acteur. Mais c’est sa Rassam de mère qu’il porte en médaillon.  C’était elle l’âme, celle qui a donné la flamme, l’énergie, elle a tout fait, elle a fait en sorte que mon père devienne Claude Berri. Beaucoup se sont épris de mon père à travers ma mère , dit-il. Il se voudrait autant sorti du ventre de sa mère que de l’ombre de son père, autant Rassam que Langmann. Mais, Rassam, c’est le nom qui mène à la mort, celui de l’oncle qui avala trois plaquettes de Binoctal, un dimanche de janvier 1985, celui que choisit son frère aîné, Julien, né Langmann comme lui, mais tout autre, écorché vif, sensible, inquiet, qui préoccupait la famille, ne voulait pas leur ressembler, ni profiter de leur argent, qui essaya de vivre avec le RMI, voulut faire l’acteur aussi, c’est à ce moment-là qu’il prit le nom de sa mère, dessinant comme une ligne de démarcation dans la famille, d’un côté, lui et sa mère, de l’autre Thomas et son père, les morts et les conquérants dont les chemins divergent. Il tomba par la fenêtre de l’Hôtel Raphael sous les yeux de l’actrice Marion Cotillard, alors sa petite amie, sans que l’on sache si la drogue ou l’envie de mourir l’avait poussé. Il en sortit tétraplégique et se suicida des années plus tard, en 2002. Il est des mimétismes, des lignes qui se tracent sans que l’on sache comment dans les familles. Thomas Langmann a l’appétit de son père. En 1994, il fonde sa maison de production, La Petite Reine, celle de Claude Berri s’appelle Renn productions.  Je ne me suis jamais senti en compétition avec mon père, c’est un fantasme de journaliste. J’avais le désir de l’épater, bien sûr , reconnaît-il.

Ses projets sont des livres qu’il dévorait, seul, enfant, et qu’il a traduits dans le langage du père, le cinéma. L’histoire de l’adaptation d’Astérix est connue : le fils suggère de mettre en scène la BD, rêvant d’un Langmann père et fils, comme le grand-père fourreur en son temps. Claude Berri n’avait jamais lu cette histoire de Gaulois, il s’en saisit, laissa son cadet sur la touche et fit de son livre d’enfants une machine à rire et à gros sous. Ce n’est qu’au troisième volet que Thomas se glissa dans la réalisation et la coproduction, le père, alors fatigué, n’était plus réellement aux commandes. Il ne s’est jamais fait tremplin pour son fils, c’était admettre qu’il était mortel, qu’il faut un jour passer le relais, c’était tout donner à l’un et pas à l’autre, Julien. Mort, l’aîné était devenu le fils dont il rêvait : les pages qu’il lui consacre dans son autobiographie semblent indiquer une préférence, ce ne sont que les remords d’un Cronos moderne ayant dévoré ses enfants. Ceux qui ont travaillé avec Berri se souviennent avec quelle fierté virile le père racontait les dernières conneries de Thomas, ils se rappellent les joutes au couteau dans la cuisine, les parties d’échec que Thomas gagnait. Le père savait combien Thomas lui ressemblait. C’est ce qui les rapprochait et les éloignait.

C’est un autre livre d’enfance que Thomas Langmann ressort pour frapper son premier grand coup : Mesrine, l’autobiographie, lue à 11 ans, piochée dans la bibliothèque de sa mère, peut-être à cause de la tranche, du titre, L’Instinct de mort, histoire d’un voyou dont la traque hante les journaux télévisés de l’époque et dont sa tête de pré-adolescent prêt à s’enflammer fit alors un Robin des bois. Le père n’a pas aidé au montage du projet. Le dernier oncle, Paul Rassam, est là, qui veille encore. C’est un personnage important de la tribu, un producteur lié aux grands noms du cinéma américain, un homme sans femme ni enfants, un frère de la mère, un moins flambeur peut-être parce qu’il fut le premier à tutoyer la mort, il conduisait la voiture où périt son père, le grand-père Rassam. Il a aidé le neveu, l’a conseillé, accompagné dans sa quête d’hommages et de dédouanement à l’égard des siens.

Chez Thomas Langmann, la généalogie commande la beauté du geste, de repousser sans cesse les limites budgétaires et artistiques. Elle aboutit à The Artist que tant d’autres ont refusé avant lui. Elle génère aussi un besoin de toute-puissance, un sentiment d’impunité, ce coup de poing dans la face de l’agent Samuelson, cet autre dans le visage de la mère de sa fille lorsqu’elle le quitte, d’où quatre mois de prison avec sursis. Elle est pouvoir de faire, y compris de nuire : lorsqu’il s’est lancé dans un remake de La Guerre des boutons, Langmann savait qu’un projet identique l’avait précédé, il fit alors tout pour son projet mais aussi pour empêcher l’autre. Elle a laissé le goût de l’argent, du train de vie, l’habitude des expédients : sur le tournage d’Astérix aux Jeux olympiques, 50 000 euros sont dépensés en coke et escort girls. Quand l’affaire s’ébruite, Langmann s’en tire d’un consommation personnelle . La généalogie du producteur commande aussi de protéger l’équipe.

Il est aujourd’hui l’héritier au propre comme au figuré. Avec son demi-frère, Darius, troisième fils Langmann né d’une autre union, il a décidé de vendre la collection d’art contemporain de son père pourtant promise au Centre Georges-Pompidou. Les acheteurs étrangers offraient beaucoup plus. Il a aussi remporté son procès contre Jérôme Seydoux qui se sentait lié au père pas au fils, et n’avait pas versé leur part des gains du troisième film de Dany Boon aux héritiers de Claude Berri. Thomas Langmann avance sans états d’âme.

Si on lui demande qui sont ses bons copains, il cite Vincent Cassel et Nicolas Bedos, deux  fils  comme lui. Si on lui demande pour qui il va voter, il dit avoir regardé François Hollande au Bourget (Seine-Saint-denis) depuis une chambre d’hôtel américaine. Il a vu l’acteur politique prendre possession de son rôle. Je l’ai trouvé bluffant ! , s’exclame-t-il. Mais il a aimé Sarkozy la dernière fois et pourrait récidiver :  Plus on lui chie dessus, plus il m’intéresse, et plus je le trouve touchant. J’aime l’animal politique, c’est sain d’avoir envie et de l’assumer.  Il est toujours des reflets. Des mots miroirs. Peut-être des Oscars qui iront par deux. Il aura 40 ans cette année.

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