Un chèque et mat, par Christophe Onot-dit-Biot

christophe-Ono-dit-Biot

 

Extrait de The Red Bulletin, par Christophe Ono-dit-Biot.

Zlatan. toujours Zlatan. Qui marque, qui enthousiasme, qui prend un rouge, qui déchaîne les foules quand même, qui a maintenant un verbe à son nom, comme Zidane eut sa statue, il y a peu, devant le centre Pompidou, en gigantesque donneur de coup de tête grâce à l’artiste Adel Abdessemed. Trop pour un seul homme? Il faut comprendre: « Il n’est pas d’homme plus heureux que dans un stade », disait Camus, qui était gardien de but, comme tous les écrivains. Et qui savait la dimension fantasmatique du sport, son incroyable capacité à vendre du surhomme dans un monde moutonnier. Bien des régimes fascistes l’ont compris, voyez Leni Riefenstahl en Scorsese du Reich, filmant Les Dieux du stade aux muscles bandés et nus bien avant les calendriers du Stade Français. Il n’y a pas qu’elle. Le monde soviétique aussi, avec ses célèbres programmes d’injections hormonales ou l’Amérique en guerre froide et sa gonflette nationaliste.

La Chine contemporaine est un cas intéressant: l’obsession de la médaille y impose un système de détection et d’orientation des futurs athlètes dès l’âge de trois ans, sur critères. La nageuse Ye Shixen, championne de 16 ans, confiait au quotidien britannique the Guardian qu’elle avait été orientée vers la natation dès 6 ans parce que sa « maîtresse d’école avait remarqué qu’elle avait de grandes mains ».

Dernièrement, le Qatar, avec ses investissements colossaux, montre que l’émirat, comme les autres, se sert du sport comme levier diplomatique, c’est à dire politique, c’est à dire économique, c’est à dire culturel. Au risque de ravaler le sport au rang de prétexte?

Loin de cette dimension pragmatique, utilitaire su sport, qui remonde d’ailleurs à l’Antiquité (la trêve olympique comme moyen de faire une pause dans la lutte à mort que se livraient les cités grecques), il reste une dimension imaginaire, créatrice, poétique du sport. Connaissez-vous le « porter d’épouse » (wife-carrying en anglais), dont le dernier championnat du monde (2012) a été remporté par le finlandais Taisto Miettinen et sa moitié Kristiina? Il s’agit d’une course de 250 mètres avec saut de haie et étendues d’eau à traverser, qui se pratique impérativement en couple: l’homme porte sa femme sur son dos, qui se retrouve tête en bas dirigée vers les fesses de son mari dont elle serre le cou amoureusement entre ses cuisses musclées.

A l’heure où un mariage sur deux se termine par un divorce, je me dis que c’est le sport idéal à promouvoir.

Plus poétiquement encore, j’ai eu la chance il y a quelques semaines de faire l’expérience d’un sport qui n’existe pas. Ou plutôt qui n’existait jusqu’alors qu’entre les pages d’un album de bandes dessinées: Froid Equateur, d’Enki Bilal (1992). Ça s’appelle le chess boxing: c’est un mélange de boxe et d’échec. On commence par la boxe: les deux adversaires montent sur le ring, se « zlatanent » à coup de poing, et au bout d’un round, on passe aux échecs. Les deux impétrants s’assoient face à face sur le ring autour de l’échiquier qu’on vient d’apporter, et, casque sur les oreilles pour mieux se concentrer (on leur passe le bruit de l’océan), ils échangent cette fois les coups de pion. On peut gagner soit par mat, soit par K-O.

Ce jour là, en présence d’Enki, un sport inventé dans une oeuvre d’art devenait réalité. C’était un peu comme une mise au monde, avec en accoucheuse Charlotte Rampling, qui présentait la rencontre, et en parrain l’artiste néerlandais Lepe Rubingh, fondateur de la World ChessBoxing Organisation. Dans une ambiance survoltée, Leonid »Granit » Chernobaev s’imposa sur « Anti-Terror » Frank Stoldt, ne gagnant rien d’autre que la gloire d’avoir mis un peu de beauté du geste dans la laideur immobile du quotidien. Et celle d’avoir imposé deux messages:

1- la mise en pratique, enfin advenue, du beau précepte antique dont avait rêvé la renaissance: mens sana un corpore sano (« un esprit sain dans un corps sain »). Autrement dit la tête et les jambes, c’est mieux que seulement les jambes,

2-les plus beaux des sports sont peut-être ceux qu’il nous reste à inventer.

 

 

 

Laisser un commentaire