Venise en guerre contre les croisières

Le Costa Fortuna à Venise

Le débat était déjà vif. Depuis le naufrage du « Costa-Concordia », il est monté d’un cran. Dans le viseur, les « immeubles flottants » qui croisent dans la lagune. Accusés de drainer un tourisme de masse et de dégrader l’environnement, ils pourraient être interdits de passage. Si ces arguments résistent à la -pression économique…

Par Eric Collier, extrait de M le magazine du Monde.

Silvio Testa a deux amours, Venise et sa lagune. La beauté de la cité et la fragilité de son environnement lacustre. L’une a besoin de l’autre pour sa survie, dit-il, et les charmes sauvages des marécages valent bien les magnificences de la place Saint-Marc. Pour préserver les deux, il a un avis bien tranché :  Fuori i grandi navi , dehors les paquebots géants. Ce retraité vénitien ne veut plus les voir ni dans le canal de la Giudecca ou le bassin de Saint-Marc – où ils sont curieusement autorisés à naviguer avec leurs milliers de passagers – ni nulle part ailleurs dans la lagune.  Ils sont le symbole le plus éclatant de ce tourisme de masse qui nous fait tellement de mal , lâche-t-il. A l’appui de sa démonstration, ces étonnantes images où l’on voit des monstres des mers fermer l’horizon ou toiser le campanile de San Giorgio Maggiore. Et créer une vive polémique. Uniquement à cause de leur taille, assure Antonio Paruzzolo, adjoint au maire de Venise. Comme la neige n’a jamais été un problème pour les villes de montagne, les bateaux n’ont jamais été un problème pour Venise, ils font partie de son histoire , rappelle-t-il. Tant que les bateaux n’excédaient pas les 50 000 ou 60 000 tonnes, comme les ferry-boats qui assurent la liaison avec les ports grecs, la situation était, selon lui,  sous contrôle . Elle l’est beaucoup moins depuis que les paquebots dépassent les 100 000 tonnes. Ces embarcations  sont certainement parfaites pour les croisières dans les Caraïbes, mais disproportionnées pour Venise , juge-t-il.  Trop grands, trop gros, ils posent un problème esthétique , concède -Paolo Costa, l’ancien maire de Venise et actuel président de l’Autorité portuaire.

Silvio Testa est un ancien journaliste du Gazzettino, le quotidien de Venise et du nord-est de l’Italie. Pendant toute sa carrière, il a aimé ferrailler contre les pouvoirs locaux. Aujourd’hui à la retraite, il continue le combat. Contre les énormes paquebots qui croisent devant le palais des Doges pour rejoindre (ou quitter) la Gare maritime. Il donne rendez-vous près de Santa Margherita, à quelques mètres du Ponte dei Pugni, le  pont des poings , où, selon la tradition, deux factions rivales avaient l’habitude de se battre pour imposer leur autorité. Lui s’avance à mains nues, mais les bras chargés d’un dossier rouge frappé du logo  No Grandi Navi . Il intervient en qualité de porte-parole d’un collectif d’associations opposées aux paquebots géants. Dans son dossier, un livret blanc rédigé par ses soins au titre E le chiamano navi ( Et ils appellent ça des bateaux ). Lui préfère parler d’ immeubles flottants hauts de 60 mètres . Il en recense 650 par an, qui passent et repassent dans le bassin de Saint-Marc. Une folie! 

La présentation publique de son ouvrage, le 1er novembre 2011, créa ce qu’il appelle  un événement, inattendu, inespéré : 300 personnes sont venues. Incroyable ! Cela a relancé le mouvement.  Pas autant que l’échouage du Costa-Concordia,un paquebot de croisière naufragé, vendredi 13 janvier, au large de l’île de Giglio, qui a donné au combat du Vénitien une visibilité internationale. Grâce, si l’on peut dire, à l’impact médiatique de cette catastrophe (32 victimes à ce jour), Silvio Testa et les comités No Grandi Navi espéraient réunir de nombreux manifestants sur les Zattere, les quais face à la Giudecca, à l’occasion du passage en ville du navire de croisière MSC Magnifica, vendredi 17 février, en plein carnaval.

L’attrait de Venise est devenu tel pour les croisiéristes que le port de la Sérénissime figure aujourd’hui au troisième rang européen dans cette catégorie : environ 1,6 million de passagers ont été recensés en 2010 (650 000 qui embarquent, 660 000 qui débarquent et 330 000 en escale), derrière Civita Vecchia, près de Rome (1,9 million de passagers) et Barcelone (2,3 millions). En 2008, Venise n’accueillait  que  1,2 million de croisiéristes, selon les statistiques de l’European Cruise Council.

Le boom de cette forme de tourisme, la commune et ses habitants l’ont longtemps observé d’un oeil favorable. Tout d’abord parce qu’il permettait à la cité des Doges de renouer avec sa grandeur maritime et semblait redonner vie à ce que Paolo Costa nomme le  théorème de Thomas Mann  : selon l’auteur de Mort à Venise, on ne saurait en effet gagner la plus belle ville du monde autrement que par la mer. Ensuite parce que les manoeuvres des paquebots géants avaient l’air de s’effectuer dans des conditions de sécurité maximale : dès leur entrée dans la lagune, du côté du Lido, deux remorqueurs viennent les escorter jusqu’au port et un pilote autorisé à naviguer dans ces eaux se substitue au commandement de bord. Ensuite,  ils suivent un rail , précise M. Costa, le président du port. A ce jour, un seul incident sérieux est à répertorier : l’ensablement d’un bateau allemand, un soir de brume, en 2004.

Enfin, l’argument économique semblait imparable. Les paquebots offrent un joli surcroît d’activité à la Gare maritime, très utile pour compenser celle, déclinante, du port industriel de Marghera. Quant aux passagers – du moins ceux qui descendent à terre -, ils viennent s’ajouter aux 20 à 25 millions de touristes qui visitent chaque année Venise, ce qui ne saurait déplaire aux commerçants. Selon Paolo Costa, le business des croisières représente  3 000 à 4 000 emplois directs pour les entreprises du coin , qui viennent s’ajouter aux 1 700 employés du port. Bref, commente Francesco di Cesare,  Venise offre une belle opportunité aux compagnies de croisière et l’industrie croisiériste est une bonne chose pour Venise. Le président de l’agence de consulting Riposte Turismo pense d’ailleurs que sa ville peut encore augmenter sa capacité d’accueil des grands navires. Les paquebots ne sont-ils pas démesurés ?  Un gratte-ciel est hors de proportion, la tour de Dubaï est hors de proportion. Et alors ?

Les Vénitiens, eux, ont fini par déchanter devant ce spectacle embarrassant :  Ridicule, cela donne une image superficielle de la ville , regrette Alessandra Marin, 24 ans, étudiante en ingénierie maritime. D’autres évoquent un  zoo ,  Disneyland … Longtemps, les mouvements de protestation contre les passages  en ville  des paquebots n’ont pas soulevé les foules.  Rébellion est un mot inconnu ici , avance l’écrivain et journaliste Roberto Ferrucci. Pourtant, quand les paquebots ont commencé à stationner du côté de Santa Elena, près des jardins qui accueillent la Biennale d’art contemporain, il n’a pas été le seul riverain à se fâcher.  C’était devenu totalement idiot, cet endroit, c’est une rive, pas un port ! 

C’est alors que l’affaire a pris une tournure politique. Le maire, Giorgio Orsoni, a fait campagne en 2010 contre ce phénomène. Pour mieux se faire comprendre de tous les Italiens, il eut recours à une image évocatrice : Des bateaux dans le bassin de Saint-Marc, c’est comme si on autorisait des camions de transports internationaux à circuler dans la zone piétonne de la cathédrale de Milan.  Efficace. Et tout à fait dans la ligne de l’une des principales préoccupations des comités No Grandi Navi. Inquiets des possibles atteintes aux fragilités de la Sérénissime, leurs adhérents redoutent à la fois la pollution produite par les énormes moteurs et les effets des vagues, accusées d’endommager quais et pilotis. Aucune étude, à ce jour, ne vient toutefois appuyer ces craintes. Ni les repousser. Mais comme le souligne Antonio Paruzzolo dans son bureau qui domine le Grand Canal,  c’est comme pour le changement climatique , difficile d’en mesurer les effets à l’oeil nu, mais encore plus difficile d’affirmer qu’ils n’existent pas.

L’impact du passage des paquebots sur l’environnement serait toutefois moins néfaste que les conséquences économiques et sociales , selon Jan Van Der Borg, professeur d’économie du tourisme à l’Université de Venise.  Leurs passagers appartiennent à la catégorie des excursionnistes, assène-t-il. Ils n’apportent pas énormément à l’économie locale et ils sont le type de visiteurs qui font de Venise un musée à ciel ouvert, qui aggravent la mono-activité touristique de cette ville, au détriment de toutes les autres activités. Ils contribuent au déclin social et économique de cette ville.  Ce combat contre les bateaux, ajoute Roberto Ferrucci,  c’est aussi pour Venise l’occasion d’essayer de redevenir une ville, pas un musée spectaculaire .

Que faire ? Venise a l’habitude d’aller à son rythme – par exemple, le pont de l’Académie, sur le Grand Canal, a une structure en bois temporaire depuis 1933. Mais à écouter Antonio Paruzzolo,  une volonté politique de faire changer les choses a définitivement émergé, à l’échelon local comme au plan national.  Une dizaine de réunions ont été consacrées à ce sujet ces dernières semaines , assure-t-il. Corrado Clini, le ministre de l’environnement du gouvernement Monti, aurait même envisagé l’interdiction pure et simple des paquebots géants dans la lagune.  C’est une solution, mais cela porterait un coup fatal à cette industrie et détruirait beaucoup d’emplois , proteste l’adjoint au maire de Venise.

D’autres routes d’accès au port de Venise sont envisagées. Paolo Costa assure qu’il a  déjà pris contact avec les compagnies croisiéristes  pour les prévenir que leurs navires ne pourront pas éternellement croiser dans le bassin de Saint-Marc. Pour financer d’éventuels travaux, il n’écarte pas la possibilité de faire appel à la générosité de ces compagnies. En tant qu’ancien maire de Venise, il sait combien les pressions internationales sont fortes quand apparaissent les fragilités de la Sérénissime. Il tente de les retourner à son avantage :  Si Venise appartient à tout le monde, le monde doit prendre ses responsabilités. Et payer.

Quelle que soit la solution retenue pour détourner les bateaux de croisière (s’il en existe une), sa mise en oeuvre nécessitera au moins un ou deux ans de travaux d’aménagement. Les  excursionnistes  ont donc encore un peu de temps pour s’offrir le souvenir d’une vie de touriste en admirant le palais des Doges depuis le pont d’un géant des mers. Ensuite, si les choses changent vraiment, il leur faudra suivre le conseil de Silvio Testa :  Visitez Venise à pied, pas comme des éléphants dans un magasin de porcelaine. 

Laisser un commentaire