Vive la triche!

François Bégaudeau

Chronique de François Bégaudeau, dans Le Monde Sport & Forme du 11 février 2012.

L’institut des relations internationales et stratégiques publie ces jours-ci une étude sur les paris sportifs qui confirme l’étendue d’un phénomène que seuls les aveugles volontaires ignorent : le sport est gangrené par une corruption du troisième type. Internet n’aura pas tardé à accoucher des paris en ligne, et les paris en ligne des pressions plus ou moins douces (baffes ou faveurs mafieuses) mises sur les sportifs pour qu’ils aient l’obligeance de se laisser perdre.

Puisque le vice a toujours un coup tordu d’avance sur la vertu, il revient désormais aux gardiens de la seconde de combler son retard en traquant les organisations criminelles qui faussent le championnat de foot moldave ou les tournois de billard. Même si les prises et les procès se multiplient depuis quelques années, on leur souhaite bien du courage. D’abord parce que la pandémie est planétaire et, passant par des sites asiatiques, aussi facile à endiguer qu’un flux immatériel. Ensuite, et surtout, parce que la tricherie n’est pas pour le sport un corps étranger dont il s’agirait de le purger, comme on retire une tumeur. Elle lui est consubstantielle, collée à lui comme une ombre à une silhouette. Tant qu’il y en a eu, tant qu’il y en aura.

Le jeu, c’est la marge de manoeuvre

Le sport procède du jeu : au commencement, des hommes jouent à la balle ; ce n’est qu’après qu’ils lestent de sérieux ce plaisir enfantin en l’appelant « sport ». Or le jeu comporte des règles, que légitime, mieux que l’exception, la possibilité de les transgresser. Si vous interdisez de marcher sur une pelouse publique, c’est que vous présupposez qu’il est tentant de la fouler. Voyant que certains bravent l’interdit, vous ne devez pas vous étonner. Et même vous devriez vous réjouir. Quelque dégoût que nous inspirent les truqueurs, quelque saine nécessité qu’il y ait à les arrêter, l’existence de la triche est réjouissante, qui montre que le sport n’a pas complètement abjuré sa part ludique.

Le jeu, c’est la marge de manoeuvre. Dans cette marge s’immiscent la créativité, l’inventivité, l’inspiration divine qui fait basculer un match censément plié, tout ce qui fait qu’un sport n’est pas la plate récitation de protocoles répétitifs – service, retour, volée, 15-0. Dans cette marge s’immiscent aussi les murs de coup franc à 8 mètres, les tirages de maillot subreptices, les roublardises en mêlée, les piquouses à l’hôtel entre deux étapes du Tour. On peut célébrer l’inspiration et condamner le dopage, on ne fera jamais que l’un et l’autre soient chimiquement hétérogènes. On peut glorifier le Maradona grillant cinq Anglais depuis le milieu de terrain pour tromper le gardien d’une feinte de corps et conspuer celui qui marque de la main, force est de reconnaître que le même homme est l’auteur-compositeur-interprète des deux actions, un certain jour de juin 1986 ; d’admettre que l’une et l’autre sollicitent la même faculté d’évaluation du geste optimal en une fraction de seconde ; de noter que l’ignoble Thierry Henry qui osa mettre la main pour donner à ses partenaires le droit de briller en Afrique du Sud (rires) est aussi le meilleur attaquant français de ces cinquante dernières années ; de peser les conséquences de cette coïncidence.

 

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