Willem Dafoe majeur et vacciné

Willem Dafoe. Par Alexei Hay pour M Le magazine du Monde

C’est une journée chargée pour Willem Dafoe. Deux heures de salutations au soleil (il pratique le yoga tous les matins depuis quinze ans, sauf les jours de pleine et de nouvelle lune), puis cet entretien avec une journaliste française et enfin la première new-yorkaise de 4:44, Last Day on Earth, une méditation sur la fin du monde signée Abel Ferrara où il tient le rôle principal. Il se demande si la décision du cinéaste de montrer son dernier long-métrage dans un obscur festival du Lower East Side de Manhattan est bien judicieuse, sachant que Ferrara éprouve des difficultés croissantes à faire distribuer ses films aux Etats-Unis. « Abel est comme ça », dit-il en commandant un petit déjeuner tardif dans un restaurant du West Village où il a ses habitudes. « Il aime bien les organisateurs, ce sont des jeunes de son quartier. » De bonne grâce, il se prépare à défendre le film devant un public clairsemé.

Par pure coïncidence, c’est aujourd’hui que sort aussi, sur 3 749 écrans américains, le film John Carter d’Andrew Stanton, une superproduction des studios Disney dans laquelle il joue, par la grâce de la capture de mouvement, un guerrier martien à quatre bras. Ce matin, il a brièvement regardé ce qui s’en disait sur Internet. Les critiques ne sont pas bonnes. Un commentaire l’a particulièrement irrité. « Le journaliste écrit que mon personnage est « doublé par Willem Dafoe », comme si je ne lui avais donné que ma voix, proteste-t-il. J’ai passé six mois sur des échasses, avec une tonne d’équipement sur le dos, pourfaire ce film. Les gens parlent de sujets auxquels ils ne connaissent rien. »

L’acteur américain le reconnaît : il a une relation compliquée avec les médias, par lesquels il s’estime régulièrement malmené. De fait, les articles qui lui sont consacrés font parfois état, sans grand ménagement, de son élocution trop lente ou de sa pensée alambiquée. Une journaliste anglaise de The Observer le trouve« plus ennuyeux que l’horloge parlante » (les journaux britanniques, allez savoirpourquoi, sont particulièrement moqueurs). Et la presse fait sans conteste une fixation sur son physique, usant des procédés les plus poétiques pour décrire, comme un paysage, les reliefs certes atypiques de son visage. En résumé : un nez pincé, des pommettes saillantes et un large sourire qui fend ses joues émaciées de rides horizontales semblables à des moustaches de chat.

A vrai dire, les journalistes ne sont pas les seuls à s’arrêter sur son apparence. Mentionnez Willem Dafoe dans votre entourage et vous entendrez probablement qu’il a « une tête bizarre » ou « un physique singulier ». A la sortie de La Dernière Tentation du Christ, où l’acteur incarnait un Jésus très humain sous la direction de Martin Scorsese, le réalisateur italien Sergio Leone avait même déclaré : « Ce n’est pas le visage de notre Seigneur, c’est celui d’un criminel ». « Cela m’a blessé »,commente l’acteur un peu tristement. « Mon visage est ce qu’il est, je n’y peux rien. Pendant toute ma carrière, je me suis battu pour ne pas être cantonné à un seul type de rôle. Quand on projette sur vous une certaine image à cause de vos traits, cela influence la manière dont vous êtes perçu par le public, par les cinéastes. Cela n’aide pas. »

En chair et en os, le fameux visage n’est pas si impressionnant. Plutôt fluet, et dans une forme physique impeccable à 56 ans, Willem Dafoe frappe surtout par la douceur de son timbre et de ses manières. On le sent parfois agacé, mais ses réponses sont sincères, réfléchies, éloquentes. Il est souvent drôle. Andrew Stanton, qui l’a dirigé dans John Carter, ne tarit pas d’éloges sur « sa grâce et sa tranquille assurance ». « Willem n’est pas obsédé par sa carrière, dit-il. C’est avant tout un artiste désireux de repousser ses limites. En même temps, c’est un garçon normal, qu’on n’a pas besoin d’impressionner. C’est une combinaison remarquable. »Dans la galaxie du cinéma, John Carter, qui aurait coûté 350 millions de dollars, est on ne peut plus éloigné du film d’Abel Ferrara, tourné dans un loft new-yorkais avec des bouts de ficelle (ce manque de moyens est un sujet sensible pour le réalisateur : interrogé par téléphone sur son budget, il nous a raccroché au nez après une série d’exclamations impubliables). D’un côté, une énorme machine truffée d’effets spéciaux ; de l’autre, un film où l’apocalypse imminente est suggérée par des images d’archive de pèlerins à la basilique Saint-Pierre de Rome. Ce grand écart entre Hollywood et le cinéma d’auteur le plus désargenté définit la carrière de Willem Dafoe. En outre, l’acteur n’a jamais renoncé à son premier amour, le théâtre expérimental. Il sera bientôt sur scène à Madrid dans la reprise de The Life and Death of Marina Abramovic, une pièce deRobert Wilson créée l’été dernier à Manchester. Un extrait visible sur YouTube le montre chantant à quatre pattes sur un tapis de fumée.

William J. Dafoe est né en 1955 à Appleton, petite ville conservatrice du Wisconsin dont le principal titre de gloire est d’avoir donné aux Etats-Unis le sénateur anticommuniste Joseph McCarthy. Son père est chirurgien, sa mère infirmière. Ils travaillent ensemble et font beaucoup d’enfants (Willem est le septième sur huit) dont ils n’ont guère le temps de s’occuper. Pratiquement élevé par ses soeurs, il fait le clown pour « trouver sa place » et attirer l’attention dispersée de ses parents. Inutile de chercher dans son enfance d’autres prémices d’une vocation d’artiste.« J’étais un petit garçon banal, dit-il, avec l’air de s’excuser. Je n’ai pas, comme d’autres acteurs, grandi dans l’adoration des films ou l’obscurité des salles de cinéma. Tout est arrivé un peu par hasard. »

A 22 ans, il débarque à New York, dans un Soho en plein âge d’or. Séquence nostalgie : « Il n’y avait pas de commerces, pas d’éclairage public, et bien souvent pas d’eau chaude dans les lofts, mais on pouvait s’y installer avec 200 dollars en poche. C’était l’endroit rêvé pour créer de l’art dans des garages, coucher avec des filles, lire de la poésie, et développer sa conscience politique. Pour un gosse du Midwest, c’était le paradis. » C’est dans cette bohème qu’il rencontre la metteuse en scène de théâtre Elizabeth LeCompte. De onze ans son aînée, elle le prend sous son aile et quitte pour lui l’auteur dramatique Spalding Gray. Avec d’autres (« une bande de peintres, d’idiots, de danseurs, d’égocentriques »), ils fondent le Wooster Group, une troupe de théâtre d’avant-garde qui se produit dans un garage de la rue du même nom.

En partie par nécessité, ils deviennent alors pionniers de ce que l’on appellera plus tard le théâtre multimédia. « S’il manquait un acteur pour interpréter un rôle, Elizabeth installait une vidéo à qui on donnait la réplique », raconte Dafoe. Benjamin de la troupe, il y fait son apprentissage, bricolant les décors, prenant d’abord les plus petits rôles. « On travaillait nuit et jour, sans un sou, tous dans la même pièce,se souvient-il. On était une famille. »Sa carrière cinématographique, elle, ne commence pas sous les meilleurs auspices. En 1979, il est recruté comme « figurant amélioré » pour le western de Michael Cimino, La Porte du paradis. Alors au sommet de sa splendeur, le cinéaste vient de recevoir cinq Oscars pourVoyage au bout de l’enfer. Il devient mégalo. Le budget enfle, la production s’enlise, et la tension monte sur le plateau. « Le tournage avait pris beaucoup de retard, raconte Willem Dafoe. A New York, le Wooster Group m’attendait. Quand j’ai demandé à quelle date je pourrais rentrer chez moi, on a déchiré mon contrat en me disant que j’avais une chance folle de participer à ce film. Nous passions nos journées debout à attendre en silence que Cimino refasse les prises. » Un jour, il se fait virer. « J’avais rigolé à une blague salace. Cimino ne s’est même pas retourné, il a dit : « Willem, sors, je n’ai plus besoin de toi ». J’ai dû passer une dernière soirée avec l’équipe avant de reprendre l’avion pour New York, et personne ne m’a adressé la parole. Seul Christopher Walken est venu me voir. Il m’a dit : « C’est injuste, ce qui t’arrive ». Je ne l’ai pas oublié. »

Fiasco le plus légendaire de l’histoire du cinéma, La Porte du paradis coulera le studio United Artists. « Pire encore, c’est le film qui a tué le cinéma d’auteur,explique Willem Dafoe. Après ça, Hollywood n’a plus jamais voulu en entendreparler. » Ironie de la vie, ce sont pourtant les auteurs que Dafoe recherchera toute sa carrière, « partout où ils se trouvent, et dans toutes les traditions cinématographiques ». Révélé au grand public par Platoon, qui lui vaut une nomination à l’Oscar du meilleur second rôle en 1987, il tourne ensuite avec David Lynch, Michael Cronenberg, Martin Scorsese, Paul Schrader, et plus récemment Théo Angelopoulos, Lars von Trier ou Abel Ferrara. « J’aime les films personnels,dit-il, ceux qui existent parce que quelqu’un a éprouvé le besoin vital de raconterl’histoire. »

En même temps, il fait sa place à Hollywood, qui emprunte sa voix pour Le Monde de Nemo et lui confie, en 2002, le rôle du Bouffon vert dans le Spiderman de Sam Raimi. S’il n’a pas joué que des méchants en trente ans de carrière, ses rôles marquants sont plutôt sombres : l’inoubliable comte Orlock de L’Ombre du vampire, le gangster aux dents pourries de Sailor et Lula, le psychiatre torturé d’Antichrist. Les personnages ambigus et tourmentés, dit-il, « sont évidemment les plus attirants. L’intérêt de ce métier, c’est d’essayer de comprendre ce qui nous relie à des gens qui peuvent paraître irrécupérables ».

Quel que soit le rôle, il ne s’économise pas. Willem Dafoe n’a jamais vraiment cru à la méthode Strasberg, qui fait encore autorité à Hollywood et qui incite les acteurs à puiser dans leur mémoire affective pour créer l’émotion. Pour habiterses personnages, il mise au contraire sur la dimension physique du jeu. « Je fais confiance à mon corps plus qu’à toute autre chose », dit-il. « Une fois qu’il s’engage, il est à fond », assure Abel Ferrara. Andrew Stanton confirme que l’acteur est infatigable. « Sur le tournage, il ne se plaignait jamais. Nous étions dans la chaleur du désert, fouettés par le vent et le sable. Avec sa caméra frontale, son pyjama gris et ses échasses, il avait de loin la tâche la plus pénible. Entre ses prises, il restait pourtant avec nous au lieu de se réfugier dans sa roulotte. Cela a fait des merveilles sur mon moral. »

Aujourd’hui, Willem Dafoe partage sa vie entre New York et Rome, où il est tombé amoureux d’une actrice et réalisatrice italienne, Giada Colagrande, en 2004. Elizabeth LeCompte ne le lui a jamais pardonné. Malgré presque trois décennies de collaboration artistique et de vie commune (ils ont un fils de 29 ans, Jack, étudiant en droit de l’environnement), elle l’a exclu du Wooster Group. Huit ans après, elle refuse toujours de lui parler. « J’ai récemment exprimé le désir d’allervoir un spectacle de la troupe, et elle a fait savoir qu’elle annulerait la représentation si je mettais les pieds dans le théâtre. » Il soupire : « Elle n’est pas facile… »

Pourtant, il n’avait jamais abandonné sa première famille artistique. Cette fidélité lui a coûté des films. Elle l’a surtout rendu « apatride », écartelé entre deux mondes qui ne se comprennent pas. « En général, les cinéastes n’ont aucun respect pour le théâtre, dit-il. Ils n’y connaissent rien et s’en foutent complètement. » Le Wooster Group, de son côté, accueillait ses succès hollywoodiens avec ambivalence. Si la notoriété croissante de Dafoe profitait matériellement à la troupe (« Je peux le direaujourd’hui, j’ai fait vivre beaucoup de monde avec mes cachets »), elle créait aussi des tensions. « Je me souviens d’une fois où Libération avait voulu publier un portrait de moi avant une représentation à Beaubourg. Elizabeth a mis son veto en disant : « Je ne veux pas que les gens pensent que le Wooster Group est ton petit projet personnel ». Même quand je ne participais pas à une pièce, ces idiots de journalistes ne pouvaient pas s’empêcher de mentionner mon nom. Ça la rendait folle. »

Sa notoriété, il la met désormais au service des artistes qu’il juge « incorruptibles »,parmi lesquels son ami Abel Ferrara, avec qui il a tourné trois fois et dont il s’évertue à relancer la carrière. Il le défend passionnément. « Il fut un temps oùparler d’argent était vulgaire, dit-il. Aujourd’hui, on s’intéresse aux recettes des films plus qu’aux films eux-mêmes. C’est pour cela qu’Abel est si maltraité dans ce pays. Son influence est profonde mais, parce qu’il n’a pas eu de gros succès commercial depuis longtemps, les producteurs le traitent comme un clochard qui n’a pas de quoi se payer un café. Certains films ne sont pas destinés à un large public, cela ne veut pas dire qu’ils sont ratés ! » Travailler avec Ferrara est pour lui une expérience fusionnelle. « Abel hurle pendant les prises. C’est presque comme s’il était dans mon corps, il n’y a pas de séparation. » Ses plateaux sont, dit-il, « un enfer magnifique ». Il se débrouille avec ce qu’il a sous la main « et, la vérité, c’est qu’il n’a presque rien ».

Acteur atypique et subtilement engagé, Willem Dafoe se bat pour que survive ce cinéma indépendant. Si on le tue, dit-il, « le cinéma grand public mourra aussi, et il n’y aura plus que les jeux vidéo ». C’est le combat de sa vie, et il n’est pas gagné. Malgré quelques bonnes critiques, 4:44, Last Day on Earth n’est sorti à New York que dans deux salles. Le premier soir, au cinéma IFC Center, il y avait moins de dix spectateurs devant l’écran.

Extrait de M le magazine du Monde, par Stéphanie Chayet/Stylisme Aleksandra Woroniecka/Photos Alexei Hay.

Laisser un commentaire